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Publié le 20 Janvier 2024

À travers les peintures de jeunesse d’Émile Friand, en qui il voit un frère distant d’un siècle, Philippe Claudel évoque le souvenir de sa grand-mère –on comprendra le lien à la fin- et celui d’un temps révolu festonné d’écluses, de canotiers, de Toussaints glaciales et d’épais vin rouge. Ce petit livre d’une densité formidable, réécriture d’un ancien texte dont l’auteur dit qu’il est celui qui a laissé le plus de traces en lui, et qui assurément en laissera de fortes en nous, interroge aussi la démission qui a fait glisser Friant des tableaux révoltés de sa jeunesse à une carrière de portraitiste de salons bourgeois. Et on sent la peur de Claudel de cette déchéance-là, que son art devienne reproduction, technique brillante et sans âme. Tant qu’il manifestera cette force d’écriture et d’inquiétude, il peut être rassuré. (2023)

CLAUDEL, Philippe : Au revoir Monsieur Friant (Stock, 2016)

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Publié le 20 Janvier 2024

https://www.arbre-vengeur.fr/wp-content/uploads/2013/11/AUTOFICTIF4-COUVERTURE.jpgÉric Chevillard publie le quatrième tome tiré de son blog, L'autofictif, – titre tout en dérision, puisque rien n'est plus éloigné de l'autofiction que son œuvre.  Même ici où interfèrent le quotidien, les mots d'enfants de ses deux filles, l'ombre d'un oncle moine tué en Algérie et celle de son père mort dans l'année, c'est toujours l'imaginaire qui prend le pas, à travers ce qui pourrait être l'ébauche de nouveaux romans – par exemple l'idée d'une bourrasque qui déplacerait à la terrasse d'un café les conversations d'un groupe de consommateurs à l'autre –, et c'est aussi le questionnement sur l'acte de créer qui est le fil rouge du livre.

On passe du haïku à l'aphorisme, de la réflexion au coup de griffe. Pour la bonne bouche : « De Virginie Despentes, je n'ai lu que la première phrase de son roman Les chiennes savantes, qui m'a tout de suite donné envie d'aller moins loin ». Très laconique : « Post coitum animal papa ». Et, terriblement lucide : « Le chien est le meilleur ami de l'homme. Il tient quinze ans ».

CHEVILLARD, Éric : L'autofictif prend un coach (L'Arbre Vengeur, 2012)

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Publié le 20 Janvier 2024

L’auteur : Deux parutions placent en 2016 Javier Cercas sous les feux de l’actualité. D’une part est édité son premier roman, Le mobile, dont, dit-il dans une postface enlevée, il ne s’est jamais repenti – fait plutôt rare de la part d’un écrivain confronté à une œuvre de jeunesse… D’autre part parait, toujours chez Actes Sud comme tous ses ouvrages en français, un essai intitulé Le point aveugle qui reprend cinq conférences prononcées en tant que Professeur invité de littérature comparée à Oxford. Parce que c’est une pointure, Cercas : il a enseigné aussi aux États-Unis avant de se fixer à l’université de Gérone (Catalogne). Une phrase du Point aveugle éclaire sa démarche : « Écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer… » On reconnait bien sûr dans cette tournure paradoxale l’influence de Borges, et elle l’applique à tous les livres de Cercas, que ce soit le premier qui l’ait fait découvrir, Les soldats de Salamine, où l’on cherche à savoir pourquoi un soldat républicain n’a pas dénoncé le franquiste qu’il avait débusqué, ou que ce soit L’imposteur, portrait d’un affabulateur à la carrière inouïe (voir ci-dessous). Partant d’un fait vrai, la littérature sert à serrer la réalité au plus près – et c’est sûr qu’il n’y a pas meilleur moyen de la rendre insoluble, la réalité.

Le lihttps://www.actes-sud.fr/sites/default/files/couvertures/9782330053079.jpgvre : Avant de décider d’écrire ce livre Javier Cercas a longtemps tourné autour du personnage réel qui en est le sujet : Enric Marco que ses mensonges ont amené à de hautes responsabilités au sein successivement du syndicat anarchiste CNT, de l’Association Nationale des Parents d’Elèves  et de l’Amicale de Mathausen. C’est l’invention de son pseudo-passé de déporté, alors qu’il était en fait travailleur volontaire en Allemagne, qui a attiré l’attention d’un historien indépendant, Benito Bermejo, et a causé sa perte.

Et Cercas dans tout ça ? Il oscille entre la fascination et l’agacement, ne cherche pas d’excuses à Marco mais veut démontrer qu’il est le produit de la démission de son époque, du glissement de la vérité des faits à ce qu’on veut bien leur faire dire, de la médiocrité élevée au rang d’art de vivre. Marco a-t-il créé un personnage de fiction à la hauteur du Quichotte de Cervantès, pourfendeur des moulins à vent de la réalité ? Mais Don Quichotte vit dans un monde littéraire qui n’abuse personne alors que Marco a abusé de personnes réelles, a joué avec leur mémoire et leur douleur pour asseoir sa petite gloire.

Le fil qui relie Cercas et Marco est que le romancier au fond de lui se considère aussi comme un imposteur – syndrome sans doute partagé par de nombreux créateurs. Sûrement l’est-il encore plus ici que dans ses autres livres, essayant d’entrer en empathie avec un homme de chair et de rêve (avec un parti-pris de ressassement qui, avouons-le, n’allège pas la lecture). Malgré la mention sur la couverture du genre « roman » L’Imposteur tient plutôt du pâté d’alouette où l’enquête occupe la plus grande part et dont la quasi dernière phrase laisse un drôle de goût : « Putain, il est génial, ce mec ! ». (2023)

CERCAS, Javier : L’imposteur  Traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer (Actes Sud, 2015)

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Publié le 19 Janvier 2024

C’est commode, un fourre-tout : on finit toujours par y trouver ce qu’on sait y avoir mis – et plus encore – quitte à devoir le renverser sur la table. Alors, La reverdie, de quoi retourne-t-il ? Aux dires de l’auteur d’un éloge de la couleur verte, ou plutôt de l’exploration de l’obsession pour cette couleur. Objectif atteint. Il s’agit aussi de la « dévertification » de la publicité qui use et abuse de références vertes (entendez : écolos) pour se donner bonne conscience. Ce plan, sympathique, semble avoir un peu été laissé en friche… Surtout, il s’agit de l’éclosion d’un nouvel amour, après tant d’échecs – mais celui-là sera le bon, promis juré. On l’abritera dans une cabane de feuilles : celles des arbres et celles des livres. Les fragments du texte, qui sont donc aussi ceux d’un discours amoureux, s’organisent en une mosaïque qui dessine un portrait de femme moderne qui a appris à aimer son corps, à aimer ses désirs, à aimer être au monde. (2023)

BROWAEYS, Louise : La reverdie (La mer salée, 2023)

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Publié le 19 Janvier 2024

Parmi les auteurs à qui est consacré un Dictionnaire amoureux cherchez l’intrus : San-Antonio n’existe pas. C’est, on le sait, un personnage de fiction, son créateur, Frédéric Dard, a souhaité signer dès le départ ses aventures du nom de son héros pour séparer les authentiques romans noirs qu’il écrivait des aventures désopilantes du commissaire déjanté.

Je fréquente San-Antonio depuis le collège, depuis l’internat catholique où je le lisais sous les draps à la lumière d’une lampe de poche. C’était, précisons-le, avant qu’il ait pris le tournant érotico-pornographique des années 80. Oui, le monde existait avant 1980…

Qu’est-ce qui fait le formidable succès de San-Antonio ? Ce ne sont pas les intrigues, même si – au moins dans un premier temps – elles ne déméritaient pas du genre, mais bien entendu la langue, ses inventions débridées, son humour sans limite. « J’ai écrit avec 300 mots, dit Frédéric Dard, les autres je les ai inventés ». Et ce sont ces jeux de mots, ces coq-à-l’âne, ces néologismes qui font le sel de la lecture de San-Antonio – mis, tout de même, au service de personnages de légende : l’immonde Bérurier dis la Baleine, le vieux Pinaud dit le Détritus, et tous ceux qui font des San-Antonio une comédie humaine à la auteur de celles de Balzac, de Simenon, de Zola (il s’appelle lui-même « le Zola de la fellation ») et au-delà, une famille fantasmée qu’on prend plaisir à retrouver.

Les dizaines d’entrée du Dictionnaire amoureux d’Éric Bouhier vous feront mieux connaître ce monde. J’y ai appris quant à moi que je partageais avec Frédéric Dard une admiration totale pour le poète surréaliste belge Louis Scutenaire et, pour l’anecdote, que Michel Gourdon, illustrateur des 73 premières couvertures (sur 175) se serait inspiré pour représenter le séduisant commissaire des traits de l’acteur aux racines montalbanaises Gérard Barray, qui l’incarna dans la première adaptation cinématographique. Pardonnera-t-on aux uns et aux autres la piètre image qu’ils donnent de la femme ? Le débat est ouvert.

BOUHIER, Eric : Dictionnaire amoureux de San-Antonio (Plon, 2017)

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Publié le 19 Janvier 2024

BONNEFOY, Miguel : Sucre noir (Rivages, 2017)

Une histoire de pirates, ça plait toujours, ça réveille en nous des îles au trésor. Voici celle du capitaine Henry Morgan dont le navire jadis fut projeté par une tempête d’apocalypse en pleine forêt vierge, tout en haut des arbres. Très vite la végétation tropicale avala le bateau, ses occupants, le capitaine Morgan et son trésor.

« Trois siècles plus tard, un village s’installa là où le bateau avait disparu. » Là commence la saga de la famille Otero, fermiers dont la fille Serena convertit un chasseur de trésors de passage aux joies du couple et de l’agriculture. Ils adoptent Eva Fuego la bien nommée, enfant sauvée des flammes d’un brûlis de canne à sucre. Celle-ci, à qui le feu a forgé un tempérament d’acier, fait entrer la communauté dans l’ère industrielle : champs, raffinerie, distillerie, elle règne farouchement sur un empire.

Mais le trésor de Henry Morgan rend fou ceux qui l’approchent…

Ce roman bref – à peine plus de 200 pages -, s’il confirme que trop d’argent ne fait pas le bonheur, vaut avant tout par son écriture qui contient dans sa limpidité et sa simplicité toutes les exubérances : celle de la nature luxuriante, celle des passions humaines et celle de l’imagination foisonnante de l’auteur.

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Publié le 19 Janvier 2024

BESSON, Philippe : Arrête avec tes mensonges (Julliard, 2017)

Prologue : alors qu’il est interviewé dans le hall d’un hôtel bordelais, Philippe Besson croit reconnaître dans la foule le visage inchangé d’un garçon qu’il a aimé au temps du lycée.

Dans une bonne première moitié du livre il nous raconte cet amour-là, la difficulté de le vivre alors et en ce lieu : dans les années 70 à Barbezieux. « Ça n’existe pas Barbezieux… C’est en Charente ». Il y a entre l’auteur et Thomas dès le premier instant toute l’attirance et toute la différence qui feront la force et la brièveté de leur histoire. Philippe est fils d’instituteurs, Thomas de paysans. Dès le premier rendez-vous, à la question « Pourquoi moi ? » il répond : « Parce que tu partiras et que nous resterons ». Ce n’est pas une prophétie, c’est une évidence.

La seconde moitié du livre, pour le coup plus courte, nous dit ce qu’est devenu Thomas, par la voix de celui qui lui ressemble tellement.

« Arrête avec tes mensonges » répétait sa mère à Philippe Besson qui avait par trop tendance à inventer sa propre réalité. Ici, il affirme dire pour la première fois la vérité. Si tel est le cas, la vie lui a offert un scénario incroyable qui peut le dispenser d’enjoliver… Vrai ou pas, c’est de toute façon sa manière de transcender cette histoire par son écriture qui emporte l’adhésion. On a envie de noter sur un petit carnet ses phrases qui sonnent comme des poèmes ou comme des aphorismes : «  J’ai déjà compris que le désir est visible », par exemple.

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Publié le 19 Janvier 2024

Si Léa danse, si elle s’exténue à danser, c’est pour maîtriser son corps, le brider, le contraindre – ce corps dont elle a si peur, dont elle a peur surtout qu’il appartienne à un homme. Pourtant elle aime Bruno, mais sans doute le quittera-t-elle comme les autres, par incapacité à se partager.

En contrepoint de son histoire, une autre nous est racontée : celle de Romilda, adolescente prostituée aux soldats par son amant français en 1940, dans Naples en guerre.

Appelée par sa mère dans la maison de son enfance, Léa devra affronter une double tempête : celle de l’océan déchaîné qui menace de tout emporter, et celle de la confession de sa mère, Romilda. Et c’est lavée de son secret familial qu’elle pourra enfin retrouver son équilibre.

L’écriture dense, les phrases courtes et nerveuses, donnent à ce roman la puissance d’un aveu. Le livre refermé, ces deux femmes sont définitivement entrées dans nos vies. Elles l’éclairent. « Aimer, c’est juste accorder la lumière à la solitude. Et c’est immense. »

BENAMEUR, Jeanne : Laver les ombres (Actes Sud, 2008)

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Publié le 19 Janvier 2024

Clément, la quarantaine pacifique, exerce la profession d'architecte à Toulouse. Son seul souci : sa fille, Anna, vient de faire une seconde tentative de suicide, suite à un viol jamais élucidé.

Un mauvais matin, son univers s'écroule : sa femme le trompe avec son ami et associé. Abandonnant boulot et maison, le voici errant dans la ville au volant de son camping-car, sa coquille d’escargot. Dans un quartier mal famé, où il avait traité dans le temps une affaire douteuse, il se fait braquer par un jeune homme. Et le roman bascule dans le policier, voire le roman noir.

Clément se lie d'amitié avec des jeunes SDF, menacés dans leur squat par des punks violents et un promoteur sans scrupules. En voulant les aider, il va peu à peu découvrir des liens avec le viol de sa fille...

Le suspense rebondit sans cesse dans ce polar bien ficelé, oscillant de tendresse à violence, écrit par un poète. La ville de Toulouse, et notamment le toujours romanesque port de l'Embouchure, occupe une place importante dans cette quête d’un père en mal de réparation.

Avertissement : il est dangereux d'exhumer le cadavre du placard !

            « C'est toujours la même histoire avec les mots, il faut les remplir de sang et d’angoisse pour qu’ils prennent du poids. Je vais devoir m’y faire : j'ai atteint ce moment de la vie où l’on commence sérieusement à les lester.

Et Anna, quel poids leur donne-t-elle, avec seulement ses vingt ans pour les nourrir ? Je le sais : ils restent bloqués au fond d’elle. Comme des pierres. »

BAGLIN, Michel : La balade de l'escargot (Pascal Galodé éditeurs)

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Publié le 19 Janvier 2024

 « Le maître de la forme brève » est de retour. Il s’est même, pour notre plus grande joie, dédoublé, endossant les habits élimés d’Anthelme Bonnard, une forte gueule, un peu Père Peinard, un peu Ribouldingue – et beaucoup Autin-Grenier, tout de même.

Nous sommes dans un monde à peine futur, déjà terriblement présent, où les interdictions édictées par la Police du peuple font florès : interdit de jouer de la musique dans les rues, de posséder un couteau suisse avec tire-bouchon, de lire en public, etc…, dans un monde qui s’enlise dans ses propres déchets.

Plus que jamais ici, l’humour est la politesse du désespoir. Il faut toute la précision  –disons-le : toute la beauté – de la langue d’Autin-Grenier, qui jongle avec les registres, du savant à l’argotique, qui toujours case le mot juste à la bonne place, pour que la hargne ne finisse pas par se détester elle-même et qu’il reste assez d’espoir en l’homme pour s’en faire une cocarde. Voilà qui est fort et bousculant comme un café arrosé à huit plombes du mat’.

AUTIN-GRENIER, Pierre : C’est tous les jours comme ça (Finitude, 2010)

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