Javier CERCAS : L'imposteur
Publié le 20 Janvier 2024
L’auteur : Deux parutions placent en 2016 Javier Cercas sous les feux de l’actualité. D’une part est édité son premier roman, Le mobile, dont, dit-il dans une postface enlevée, il ne s’est jamais repenti – fait plutôt rare de la part d’un écrivain confronté à une œuvre de jeunesse… D’autre part parait, toujours chez Actes Sud comme tous ses ouvrages en français, un essai intitulé Le point aveugle qui reprend cinq conférences prononcées en tant que Professeur invité de littérature comparée à Oxford. Parce que c’est une pointure, Cercas : il a enseigné aussi aux États-Unis avant de se fixer à l’université de Gérone (Catalogne). Une phrase du Point aveugle éclaire sa démarche : « Écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer… » On reconnait bien sûr dans cette tournure paradoxale l’influence de Borges, et elle l’applique à tous les livres de Cercas, que ce soit le premier qui l’ait fait découvrir, Les soldats de Salamine, où l’on cherche à savoir pourquoi un soldat républicain n’a pas dénoncé le franquiste qu’il avait débusqué, ou que ce soit L’imposteur, portrait d’un affabulateur à la carrière inouïe (voir ci-dessous). Partant d’un fait vrai, la littérature sert à serrer la réalité au plus près – et c’est sûr qu’il n’y a pas meilleur moyen de la rendre insoluble, la réalité.
Le li
vre : Avant de décider d’écrire ce livre Javier Cercas a longtemps tourné autour du personnage réel qui en est le sujet : Enric Marco que ses mensonges ont amené à de hautes responsabilités au sein successivement du syndicat anarchiste CNT, de l’Association Nationale des Parents d’Elèves et de l’Amicale de Mathausen. C’est l’invention de son pseudo-passé de déporté, alors qu’il était en fait travailleur volontaire en Allemagne, qui a attiré l’attention d’un historien indépendant, Benito Bermejo, et a causé sa perte.
Et Cercas dans tout ça ? Il oscille entre la fascination et l’agacement, ne cherche pas d’excuses à Marco mais veut démontrer qu’il est le produit de la démission de son époque, du glissement de la vérité des faits à ce qu’on veut bien leur faire dire, de la médiocrité élevée au rang d’art de vivre. Marco a-t-il créé un personnage de fiction à la hauteur du Quichotte de Cervantès, pourfendeur des moulins à vent de la réalité ? Mais Don Quichotte vit dans un monde littéraire qui n’abuse personne alors que Marco a abusé de personnes réelles, a joué avec leur mémoire et leur douleur pour asseoir sa petite gloire.
Le fil qui relie Cercas et Marco est que le romancier au fond de lui se considère aussi comme un imposteur – syndrome sans doute partagé par de nombreux créateurs. Sûrement l’est-il encore plus ici que dans ses autres livres, essayant d’entrer en empathie avec un homme de chair et de rêve (avec un parti-pris de ressassement qui, avouons-le, n’allège pas la lecture). Malgré la mention sur la couverture du genre « roman » L’Imposteur tient plutôt du pâté d’alouette où l’enquête occupe la plus grande part et dont la quasi dernière phrase laisse un drôle de goût : « Putain, il est génial, ce mec ! ». (2023)
CERCAS, Javier : L’imposteur Traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer (Actes Sud, 2015)
/image%2F8133723%2F20240119%2Fob_d85124_20210720-173000.jpg)