Publié le 24 Février 2024

Peut-être faut-il avoir été une adolescente, où l’être encore, pour apprécier pleinement ce roman. On retrouve la Naples de L’amie prodigieuse, ses quartiers que séparent la géographie et la sociologie, et donc une héroïne de 12 ans, Giovanna, pour qui la sécurité de l’enfance s’effondre quand elle entre en contact avec une tante honnie de ses parents. Comme des dominos, ses certitudes tombent les unes après les autres, aidées – et là est sans doute la clé du livre – par la découverte de la sexualité. Passages crus qui sauvent ce roman d’apprentissage de la mièvrerie qui menaçait les états d’âme de Giovanna, ses allers-retours entre son ange et son diable intérieurs, un peu trop systématiques. Mais je n’ai jamais vraiment été une adolescente… (2024)

 

FERRANTE, Elena : La vie mensongère des adultes (Gallimard, 2020 / Folio, 2022)

 

Traduit de l’italien par Elsa Damien

 

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Publié le 24 Février 2024

L’auteur : Dominique Fabre est un auteur français, contemporain et talentueux, trois raisons pour qu'on ne parle pas beaucoup de lui. Je le tiens pour un des meilleurs écrivains de notre époque.

Époque qu'il représente, pourrait-on dire, jusqu'à la caricature. Né en 1960, Dominique Fabre est l'enfant de ces temps déboussolés dont il connaîtra tout : les familles bancales – il grandit sans avoir de père, est même placé en famille d'accueil –, les banlieues qui commencent à « prospérer », et cette vie dont on n'est plus sûr désormais de ce qu'elle sera. Alors, il prépare une maîtrise sur Heidegger, accumule les petits boulots, séjourne par deux fois aux États-Unis. Il finit par dénicher un poste de correcteur en imprimerie et se met en tête d'écrire la vie d'un chômeur de longue durée. Ce sera Moi aussi un jour j'irai loin, refusé partout, sauf par ? Maurice Nadeau, bien sûr.

Depuis se sont succédé une douzaine de livres, romans et recueils de nouvelles, dont La vie d'Edgar, où il donne la parole à un gosse handicapé, La servante était nouvelle, J'aimerais revoir Callaghan, et aujourd'hui Il faudrait s'arracher le cœur, trois longues nouvelles articulées, à son habitude, autour des années d'enfance et d'adolescence.

Le livre : Dans la première nouvelle, qui donne son titre à l'ensemble, le narrateur – qui ressemble à l’auteur comme un frère – joue les saint-bernards auprès d'un étudiant suicidaire de la compagne duquel il est amoureux – à moins que ce ne soit de l'étudiant lui-même, dans le monde de Dominique Fabre l'indécision touche aussi la sexualité.

La deuxième nouvelle, Je vais devoir vous laisser, tourne autour du départ du père. Je cite, parce que Dominique Fabre, c'est avant tout une écriture :

            « On allait avoir un peu plus de place sans lui. C'est pour ça que les gens se séparent aussi, dès les années soixante avec les cages à poules où ils ne peuvent pas vivre en entier ».

Cette écriture, qui dit de toutes petites choses avec la force de l'évidence, qui traque ce qui a fait de nous des adultes si maladroits, si mal à l'aise (je parle de lui et de moi), j'imagine ce qu'il y a de travail derrière son apparence de facilité, tant il est difficile de rendre à l'écrit le fil vagabond de la pensée – ou celui encore moins fiable de la mémoire.

            « A force de se souvenir, on ne sait vraiment plus rien », écrit-il.

Ou encore :

            « Quand je ferme les yeux, cette scène repasse en silence comme si je l'avais inventée ».

FABRE, Dominique : Il faudrait s'arracher le cœur (L'Olivier, 2012)

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Publié le 23 Février 2024

09/02/2024 : 12/ Le lieu

*Une ville du Sud-Ouest de la France. Je n'ai pas voulu restreindre l'imaginaire du lecteur en la nommant. Ceux qui y reconnaitront Montauban retrouveront sa géographie (avec quelques libertés), son ambiance. Les autres bâtiront leur propre plan. Les villes se ressemblent, elles sont toujours inventées. Peu importe, vraiment, que ça se passe ici ou ailleurs.

*L'usage de l'antonomase a été une solution de facilité (seul le mot est difficile !). Je n'ai fait que calquer la propension des Portugais à baptiser les lieux du nom de leur fonction. Je cite Pico, Porto, Sitio, Rio... les exemples sont foison. Nous aurons donc le Canal, le Fleuve (qui de fait n'est qu'une rivière), le Vieux Pont, les Places Ancienne et Nouvelle... Cela donne au récit une dimension théâtrale (côté cour et côté jardin, n'est-ce pas), une universalité du décor où évoluent les personnages, eux tout à fait originaux. Peut-être ai-je été influencé par la réaction de Ch.T., directeur à l'époque d'une grande librairie toulousaine, à sa lecture de Cadaqués : "Je me fous que ça se passe à Cadaqués ou ailleurs, moi ça m'évoque le film Stromboli de Rosselini". Du lecteur comme co-auteur du roman...

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Publié le 21 Février 2024

http://www.finitude.fr/wp-content/uploads/2013/10/Le-petit-livre-de-septembre-Christian-Estebe-233x330.jpgEn 94 l’auteur, écrivain et chômeur, décroche un Contrat Emploi Solidarité comme animateur à la bibliothèque du collège de Caussade (Tarn-et-Garonne). Son récit est à la fois le compte-rendu de cette année scolaire, le portrait des enfants qu’il apprend peu à peu à connaître, à comprendre et à apprivoiser, la découverte du milieu enseignant – lui qui vient de la « société civile » – avec sa conviction et ses découragements. C’est aussi le souvenir de sa propre scolarité en demi-teinte, et enfin un éloge de ce qui le tient debout dans les moments difficiles, de ce qui lui permet d’établir une relation confiante avec les élèves : les livres et la lecture.

Il y a dans le récit de cette expérience quelque chose qui ressemble à de la foi : une conviction profonde dans la capacité que l’homme aurait de s’améliorer, de devenir meilleur, et on ne demande qu’à y croire à notre tour.

ESTEBE, Christian : Le petit livre de septembre (Finitude, 2008, 12.50€)

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Publié le 21 Février 2024

L’auteur : Si je devais n’amener qu’un livre sur une île déserte, je choisirai sans hésiter les Derniers poèmes d’amour de Paul Éluard.

Parlons tout d’abord du reproche majeur qu’on peut lui faire : son appartenance au Parti Communiste Français – et son Ode à Staline. Sa génération, qui a eu 20 ans durant la Grande Boucherie de 14-18, qui a dynamité le monde des arts et des lettres avec le dadaïsme et le surréalisme, a voulu transporter sa révolte dans le champ politique. Elle l’a fait et s’est trompée. Nous, nous ne nous sommes pas trompés : nous n’avons rien fait. Cette confiance mal placée a été celle de Neruda au Chili, Yannis Ritsos en Grèce, Miguel Hernandez en Espagne, Nazim Hikmet en Turquie, en France Aragon, Guillevic, et donc Éluard – excusez-moi du peu.

Mais oublions la polémique. Là où Éluard à mon goût se place au-dessus de tous, c’est dans les poèmes d’amour. N’oublions pas que Liberté, son poème sans doute le plus connu, a d’abord été écrit pour une femme. Pour lui l’homme – l’individu de sexe masculin – n’existe pas, l’être humain c’est l’hermaphrodite de Platon, cette créature moitié-homme moitié-femme, autrement dit le couple, les deux moitiés d’orange qui font l’orange entière. Seul, on n’existe qu’à moitié, comme le Vicomte pourfendu, d’Italo Calvino. Et, on revient par un autre chemin à l’engagement politique, ce couple ne peut être que nourri par la révolte, la volonté commune de changer le monde : « Si nous le voulions, il n’y aurait que des merveilles » écrit Éluard. Cette volonté, c’est à nous de la vouloir, même après la pire épreuve, la perte de l’être aimé.

À la mort de Nush, sa seconde femme, il écrit ce poème bouleversant de concision et de douleur :

                                   28 novembre 1946

                        Nous ne vieillirons pas ensemble

                                               Voici le jour

                                                           En trop : le temps déborde

                                Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.

À quoi répond, quelques années plus tard, après sa rencontre avec Dominique, sa troisième épouse :

                        Tu es venue j’étais très triste et j’ai dit oui

                        C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde

                        Petite fille je t’aimais comme un garçon

                        Ne peut aimer que son enfance.

Et c’est cela Éluard : l’émerveillement devant la vie.

 

https://pictures.abebooks.com/isbn/9782232146589-fr.jpgLe livre : Il s'agit là d'un livre retrouvé. En 1943, Paul Éluard doit quitter Paris et il se réfugie à l'asile public de Saint-Alban, en Lozère. C'est un lieu novateur où sous l'impulsion de deux psychiatres, Lucien Bonnafé et François Tosquelles, se développe une thérapie plus humaine, basée entre autres sur le travail et les contacts entre internés et villageois – ce qui sauvera la communauté pendant la guerre, alors qu'il est bon de rappeler que 20 000 des 40 000 aliénés enfermés en France sont littéralement morts de faim à cette époque.

Éluard écrit plusieurs poèmes sur les pensionnaires de Saint-Alban, dont ce recueil, Souvenirs de la maison des fous, qui paraît en 1946, tiré à 786 exemplaires, illustré de portraits d'aliénés réalisés par son futur gendre, Gérard Vulliany, qui a aussi séjourné à Saint-Alban peu après Éluard.

Cet ouvrage est réédité aujourd'hui sous l'enseigne symbolique des éditions Seghers. C'est bien entendu un beau livre – et c'est surtout extraordinairement émouvant.

ÉLUARD, Paul : Souvenirs de la maison des fous (Seghers, 2012)

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Publié le 17 Février 2024

05/02/2024: 11/ L'âge des auteurs : Plaidoyer pro domo

*Les éditeurs, s'ils veulent survivre - et qui ne le comprendrait dans cette jungle régie par le struggle for life - doivent passer sous les fourches caudines des stratégies commerciales. Foin du temps où on publiait un livre pour sa qualité littéraire, ou monsieur Gérard Bourgadier - paix à son âme - éditait Cadaqués, aller simple parce que ça lui évoquait Calaferte, et à son épouse un délicieux séjour sur la Costa Brava. Il faut viser désormais la rentabilité - et encore mieux : le profit. Les plus courageux peuvent encore parfois investir sur le long terme, pariant sur un jeune auteur dont ils croient deviner le potentiel d'un futur Sollers, d'un Modiano ou d'un Joël Dicker. Le plus souvent, soyons honnêtes, ils attendent qu'un "petit" éditeur ait déniché la perle rare pour la lui souffler. Souffleur de perles, quel beau métier ! Il est cependant bien plus lucratif de viser la réussite (la vente) à court terme, le "coup" éditorial. De faire en sorte que tout le monde parle d'un livre sorti ex nihilo (et même avant sa sortie de préférence). Une solution est de puiser l'auteur dans le vaste vivier médiatique : il saura faire parler de lui, c'est son métier, et en plus il aime ça. Sinon, on choisira un sujet dans l'air du temps, bien glauque de préférence - on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, air connu.

*Je m'explique mal que les éditeurs dédaignent les auteurs âgés -je veux dire âgés et inconnus. Certes leur perspective de carrière n'est pas folichonne, et l'espoir qu'ils bâtissent une œuvre au long court bien minime, malgré les progrès incontestables de la médecine. Le marbre dans lequel se gravera leur nom n'est sans doute pas celui de l'Académie. Mais ils possèdent un trésor qui n'appartient qu'à eux : le temps. Ils sont prêts à courir les salons, les colloques, les interviews - c'est comme leurs maladies : ça les occupe. Que les éditeurs laisse échapper cette puissance de promotion m'interroge : personne n'a donc pensé à intégrer la disponibilité des auteurs dans le business plan ? Avis, mesdames et messieurs, ma valise est prête.

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Publié le 16 Février 2024

http://www.editions-anacharsis.com/local/cache-vignettes/L168xH269/arton218-5c4f5.jpg?1683277693Attention, livre monstre ! Du fond de son exil norvégien, où il a travaillé quarante ans dans une usine, Luigi Di Ruscio (1930-2011) se souvient de l’Italie de sa jeunesse, quand il n’était pas facile d’être enfant de communistes alors que les fascistes faisaient régner leur ordre noir jusque dans les campagnes. Mais c’est l’irremplaçable liberté d’aller sans entrave dans la nature dont il tente de retrouver les sensations charnelles – et l’éveil de son imagination : « Je voyais des mirages, évidemment, mais si je vois des mirages aquatiques ça ne veut pas dire que l’eau n’existe pas. »

Autodidacte, il souffre dès ses premiers essais poétiques du mépris des « professeurs » qui lui reprochent l’emploi du dialecte et les fautes d’orthographe. Qu’à cela ne tienne, il revendique l’un et l’autre et en fait un style inimitable. « J’ai compris très tôt que les langages illustres, raffinés, soutenus sont ceux du mensonge, la vérité s’exprime par une verbalisation broyée, heurtée et chaotique, une verbalisation écorchée. »

Si son texte ressemble de prime abord à une logorrhée, celle-ci est en fait diablement travaillée. Di Ruscio, qui a énormément lu, nous fait passer et repasser dans une spirale verbale – parfois à l’intérieur d’une même phrase – par « le labyrinthe [de ses] identités superposées ». Alors le récit glisse vers le roman, au bras de la peu farouche Carlota et de son compagnon Moscatritata, vendeur exalté de christs pulvérisés (de peinture). A quoi se mêlent des réflexions récurrentes sur la psychiatrie (« Les fous seront délivrés mais resteront en danger tant que les psychiatres roderont en liberté »), la violence inhérente à l’être humain (attentat de la gare de Bologne, ex-Yougoslavie), et bien sûr la grande question de Dieu (« Même si Dieu en personne disait qu’il n’existait pas j’y croirais pareil »). On l’aura compris, il y a chez Di Ruscio une jubilation à manipuler les mots qui ne s’interdit rien, ni le rire ravageur, ni la diatribe et l’injure, ni la pointe assassine (d’une poétesse : « …une prodige, celle-là même enfant elle était déjà conne ») et qui est, gagnée sur son enfance pauvre et sa vie d’ouvrier exilé au nord du nord, une prodigieuse aptitude à jouir du monde avec gloutonnerie et colère – dans un rugissement. Ce qui lui donne cette force, c’est la poésie pratiquée envers et au-dessus de tout (Di Ruscio a publié en Italie une dizaine de recueils et quatre romans), la poésie indispensable pour les éclairs d’illuminations qu’elle nous donne entre deux phases de cécité « comme si quelqu’un n’arrêtait pas d’allumer et d’éteindre la lumière rien que pour nous faire chier ».

Merci aux éditions toulousaines Anacharsis de nous permettre de lire cet auteur (deux autres titres sont disponibles) et merci à Muriel Morelli de s’être colleté avec la traduction, ce qui était une gageure.

DI RUSCIO, Luigi : Christs pulvérisés (Anacharsis, 2017)

Traduit de l’italien par Muriel Morelli

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Publié le 16 Février 2024

Challenge du jour : s’intéresser à l’histoire d’un conteneur, une de ces grosses boîtes qui traînent sur les quais et servent à transbahuter les marchandises d’un point à l’autre du globe. Son petit nom est PZIU 127 002 7.

Nous suivons dans ce roman deux femmes qui ont peu ou prou rapport avec lui. L’une, Elisabeth dite Lisa, est une adolescente dont l’amoureux, Éric, émigre au Danemark où sa mère a choisi de refaire sa vie. Lisa conspire de la rejoindre en squattant –quoi ? PZIU 127 002 7. On comprend vite que l’autre femme, Jay, a fait une grosse bêtise et qu’elle est en liberté conditionnelle. Elle travaille à la gendarmerie de Montréal, Unité d’Enquête Portuaire. Sur ses écrans, elle repère une immatriculation louche. On se rapproche.

Cela se passe donc au Québec, Nicolas Dickner est un auteur francophone et parmi les nombreux intérêts du livre il y a la musique d’un français à peine décalé. Ce n’est pas écrit en joual, mais il y a des mots, des expressions qui nous ramènent à la source de notre langue.

Mais c’est bien l’intrigue, l’affrontement à distance entre ces deux femmes, leurs faiblesses et leur entêtement au milieu de ce monde hyper-technicisé, qui emportera sûrement votre adhésion.

DICKNER, Nicolas : Six degrés de liberté (Seuil, 2017)

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Publié le 2 Février 2024

*Le titre de la 1ère version, Ceux de l’Écluse, faisait trop penser à Simenon, aux canaux du Nord, et pour tout dire à un roman régional. Rester dehors fait référence à ce que souhaitent les prisonniers à celui qui est libéré ; "Reste dehors". Te fais pas prendre à nouveau. Ce souhait me semble faire écho à la volonté des protagonistes du roman à rester le plus possible à l'écart - non pas du monde, mais de sa marchandisation. L'utilisation du progrès peut ne pas être un progrès. Voir leur méfiance (raisonnée) envers les connexions informatiques. Auxquelles répond la connexion corporelle (et mentale) qu'établit Rojo avec les autres à la fin par sa seule étreinte.

*Il peut cependant y avoir une ambiguïté: rester dehors peut renvoyer à ceux qui vivent dans la rue par obligation, aux sans-abris. Peut-être faudrait-il préférer l'impératif à l'infinitif ?

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