Luigi Di Ruscio : Christs pulvérisés

Publié le 16 Février 2024

http://www.editions-anacharsis.com/local/cache-vignettes/L168xH269/arton218-5c4f5.jpg?1683277693Attention, livre monstre ! Du fond de son exil norvégien, où il a travaillé quarante ans dans une usine, Luigi Di Ruscio (1930-2011) se souvient de l’Italie de sa jeunesse, quand il n’était pas facile d’être enfant de communistes alors que les fascistes faisaient régner leur ordre noir jusque dans les campagnes. Mais c’est l’irremplaçable liberté d’aller sans entrave dans la nature dont il tente de retrouver les sensations charnelles – et l’éveil de son imagination : « Je voyais des mirages, évidemment, mais si je vois des mirages aquatiques ça ne veut pas dire que l’eau n’existe pas. »

Autodidacte, il souffre dès ses premiers essais poétiques du mépris des « professeurs » qui lui reprochent l’emploi du dialecte et les fautes d’orthographe. Qu’à cela ne tienne, il revendique l’un et l’autre et en fait un style inimitable. « J’ai compris très tôt que les langages illustres, raffinés, soutenus sont ceux du mensonge, la vérité s’exprime par une verbalisation broyée, heurtée et chaotique, une verbalisation écorchée. »

Si son texte ressemble de prime abord à une logorrhée, celle-ci est en fait diablement travaillée. Di Ruscio, qui a énormément lu, nous fait passer et repasser dans une spirale verbale – parfois à l’intérieur d’une même phrase – par « le labyrinthe [de ses] identités superposées ». Alors le récit glisse vers le roman, au bras de la peu farouche Carlota et de son compagnon Moscatritata, vendeur exalté de christs pulvérisés (de peinture). A quoi se mêlent des réflexions récurrentes sur la psychiatrie (« Les fous seront délivrés mais resteront en danger tant que les psychiatres roderont en liberté »), la violence inhérente à l’être humain (attentat de la gare de Bologne, ex-Yougoslavie), et bien sûr la grande question de Dieu (« Même si Dieu en personne disait qu’il n’existait pas j’y croirais pareil »). On l’aura compris, il y a chez Di Ruscio une jubilation à manipuler les mots qui ne s’interdit rien, ni le rire ravageur, ni la diatribe et l’injure, ni la pointe assassine (d’une poétesse : « …une prodige, celle-là même enfant elle était déjà conne ») et qui est, gagnée sur son enfance pauvre et sa vie d’ouvrier exilé au nord du nord, une prodigieuse aptitude à jouir du monde avec gloutonnerie et colère – dans un rugissement. Ce qui lui donne cette force, c’est la poésie pratiquée envers et au-dessus de tout (Di Ruscio a publié en Italie une dizaine de recueils et quatre romans), la poésie indispensable pour les éclairs d’illuminations qu’elle nous donne entre deux phases de cécité « comme si quelqu’un n’arrêtait pas d’allumer et d’éteindre la lumière rien que pour nous faire chier ».

Merci aux éditions toulousaines Anacharsis de nous permettre de lire cet auteur (deux autres titres sont disponibles) et merci à Muriel Morelli de s’être colleté avec la traduction, ce qui était une gageure.

DI RUSCIO, Luigi : Christs pulvérisés (Anacharsis, 2017)

Traduit de l’italien par Muriel Morelli

Publié dans #Microlectures

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article