rester dehors

Publié le 9 Janvier 2026

09/01/2026 : 22/ La fin des illusions

*J'avais en tête pour un roman en projet le titre La fabrique des illusions quand ce titre m'a été soufflé par l'éditeur française de Palladio de Jonathan Dee (Plon). Ma fabrique à moi est devenue Ceux du canal, puis Rester dehors. C'était en 2012. C'est vous dire le temps nécessaire pour enfanter un livre qui ne paraîtra jamais.

Je ne pensais pas, en sous-titrant ces pages Journal post-partum, qu'il y aurait une deuxième grossesse : les neuf mois qu'il m'ont été nécessaires depuis mon dernier post pour accoucher de la décision de laisser tomber toute velléité d'édition. Il ne restait plus que le fil ténu des échanges avec Serge Safran, il a cassé en septembre 2025 - après un an et demi de tension ! Sur 5 ans il y aura eu 6 refus et 21 silences d'éditeurs, le compte est bon..

Je reste persuadé que Rester dehors n'est pas un roman plus mauvais que les autres, et même meilleur que certains (j'ai la liste !). Il ne correspond pas à ce que cherchent les éditeurs, soit. Mais que cherchent-ils ? Je ne vais pas me lancer dans la litanie des rancœurs, des lamentations sur le show éditorial. Je ne suis pas, au vu de mon âge et de ma notoriété abyssale, un bon client. C'est certain. J'espérais au moins être un bon auteur, apparemment je ne le suis pas. Il y a parmi les 27 éditeurs contactés deux ou trois qui lisent (disons un ou deux) et je n'ai pas su les accrocher. J'espérais au moins amener quelques lecteurs en compagnie de mes personnages, qu'ils s'y attachent comme je me m'y suis attaché, qu'ils partagent quelques unes des humeurs qui traversent le récit. (Je les ai évoquées précédemment dans ce blog : les îles, l'exil, l'art brut... la liste des Transversales restera à jamais incomplète, il y manquait encore le fraternité, le rapport aux livres et à l'écriture, la nourriture - on mange tellement peu dans la littérature... - et plus je creusais plus je trouvais de thèmes. Tout ça pour ça.)

Je n'irai pas jusqu'à dire que cette porte se referme sans tristesse. Il y a comme un goût de fin d'amour, de lendemain de cuite : une nausée qui n'arrive pas à vous faire regretter ce que vous avez fait. La ferme certitude qu'on ne vous y reprendra pas. Je pense quant à moi que je tiendrai ma promesse de début d'année : ne plus écrire de roman. C'est un trop lourd investissement, c'est trop douloureux. Mais je ne m'interdis pas de continuer ce journal, quitte à le dévoyer. En attendant, je vous laisse avec mes notes de lectures. Elles, personne ne peut faire qu'elles n'existent pas.

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Publié le 2 Avril 2025

04/03/2025 : 21/Transversale n°3. L'exil

L'exil est une notion polymorphe qui va de la douleur individuelle à un vague sujet qui pourrait servir de thème fédérateur à, par exemple et si ce n'est déjà fait, un futur Printemps des poètes, aussi fourre-tout que l'Amour, le Corps, l'Autre...

Rester dehors est traversé par deux exils historiques patents : celui des Arméniens après le génocide de 1915-16 et celui des Républicains espagnols en 1939 (la Retirada). Le grand-père de Frankie a vécu le premier alors qu'il n'était qu'un enfant, le père adoptif de Rojo, Vittorio Allende del Hueson, le second à son adolescence. Ce n'est certes pas un hasard si Frankie porte une attention toute particulière aux exilés : elle les a croisés lors de son séjour en Grèce et continue à les aider dans la maison de l'écluse, qu'ils soient grecs ou syriens. On est là dans l'actualité brûlante de l'exil économique et/ou politique.

Mais nombre de personnages sont peu ou prou des exilés : Netuno a fui l'enfermement des Açores pour le "continent", son frère Tiago en France, Leiah et son frère la misère et l'esclavage sexuel en Algérie. Frankie, encore elle, a fui Berthoux pour Trieste et Léros - et on peut dire que, métaphoriquement, Berthoux s'est exilé dans l'alcool. Je ne m'étend pas sur le tour du monde de Rojo dont on ne sait trop ni la cause, ni le déroulement, ni les raisons qui l'ont terminé. Et puis il y a l'exil intérieur de Walter, exclu de son enfance par la mort de ses parents et réfugié, volontaire ou pas, dans la dépression.

La conclusion s'impose : oui, nous sommes bien tous des exilés.

P.S. : Je vois dans l'euphonie "les îles/l'exil" plus qu'une rime riche.

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Publié le 8 Mars 2025

07/032025 : 20/Tranversale n°2. Art brut et art-thérapie

*Je n'ai bien entendu aucune autorité pour parler de nombre de sujets. Mais dans ce nouveau monde où il faut être Mexicain pour être autorisé à parler du Mexique, transsexuel pour aborder la question du genre et boiteux pour prendre la défense des pieds-bots, le roman 1) soit n'a plus sa place et cède la sienne à l'autofiction, cette hypocrisie qui veut faire croire qu'on peut rendre compte du vécu avec objectivité, à la manière d'un documentaire tourné par un robot (mais par qui a été programmé le robot ? Par un autre robot ? Vertige.) 2) soit peut continuer à amplifier les ressentis, avec ou sans vraisemblance, et on sait que le principe de la caisse de résonance est que le son obtenu n'a plus grand chose à voir avec le coup donné au départ. Le roman, ce fils du théâtre, est un espace où les hommes sont femmes, les pauvres riches, et les incompétents maîtres du monde (non, ça, c'est dans la réalité vraie... je veux simplement dire qu'un romancier dépasse ses incompétences pour créer un monde qui lui ressemble, avec ses désirs et ses frayeurs, ses pulsions et ses phantasmes. S'écrirait-il autant de romans policiers si leurs auteurs n'avaient pas au moins une fois rêvé de tuer quelqu'un ? A moins qu'ils ne soient écrits que par des criminels...)

Pourquoi ces précautions oratoires ? Parce que je ne connais de l'art brut que l'émotion et la fascination qu'il exerce sur moi et de l'art-thérapie que l'expérience de quelques proches. Une de mes nièces voulait en faire son métier, un musicien anglo-saxon qui pourtant animait des ateliers à l'hôpital psychiatrique du coin l'en a découragé, stipulant que les formations dans notre pays étaient inexistantes et pas reconnues, ce qu'il résuma en une formule lapidaire et avec accent : "En France, c'est le merde". Il semblerait qu'il existe plus d'études sur l'art comme porte d'entrée dans la folie que comme porte de sortie...

Je ne sais plus comment j'ai croisé l'histoire de Henry Drager, mais je n'ai pu qu'être happé par l'exacerbation qu'il représente, celle d'un artiste puissance mille, noircissant dans le secret de sa chambre des milliers de pages, les illustrant de centaines de dessins, découverts après sa mort. Une foultitude de questions sont soulevées. A partir de quand une obsession devient-elle une œuvre ? Quelle est la part du marché dans la reconnaissance de cette œuvre ? Que serait devenu quelqu'un comme Darger s'il n'avait pas eu cette passion (ou faut-il dire ce dérivatif) ? Ce qui rejoint l'interrogation que je pose dans Cadaqués, aller simple : "Comment font les gens qui n'ont pas de passions pour ne pas se laisser aller à l'assassinat, le dimanche ?"

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Publié le 2 Mars 2025

02/03/2025 : 19/Transversale n°1. Les îles.

*J'entreprends l'exploration des thèmes transversaux qui, comme leur nom l'indique, traversent le roman. Pour commencer : l'insularité. J'ai été catalogué dès mon deuxième recueil "poète des îles" et je l'ai bien cherché. Si quelques poèmes d'Ailes évoquent la mer, c'est effectivement à partir de Baies, puis avec Littorales et Craie Cratère Créature, que j'ai creusé la thématique insulaire, avant de passer à autre chose... Des trois îles et archipel dont il est question dans Rester Dehors, j'en ai fréquenté deux : Léros et les Açores.

La Nouvelle-Calédonie ? Je ne sais pas trop comment elle s'est invitée. Par commodité pour le récit peut-être : sa proximité avec l'Australie en faisait l'ultime étape crédible du tour du monde de Rojo. Et si ce tour du monde m'a été inspiré par le blog d'une connaissance qui en a entrepris un naguère, le séjour lui-même s'appuie sur les expériences d'un neveu et d'une amie. Je pense qu'il y a aussi un parfum de Polynésie - ma découverte des îles à 22 ans et durant 9 mois. Je n'avais pas fait les choses à moitié : tant qu'à me dépayser pour la quasi première fois de ma vie, j'ai choisi les antipodes. Et pour la première fois, surplombant la barrière de corail à Mooréa, j'ai eu les larmes aux yeux en contemplant un paysage. Je parle dans RD de la Nouvelle-Calédonie des "métros", la colonie blanche, soulever la question canaque m'aurait entraîné trop loin (le plus dur dans la rédaction d'un roman étant d'en maîtriser la dispersion...) Il s'agit de toute façon du récit autobiographique de Rojo qui cache beaucoup de choses, les inévitables contact qu'il a eus avec la population autochtone peuvent avoir été passés sous silence - contrairement à l'allusion aux aborigènes d'Australie et leur didgeridoo.

Par contre de nombreux souvenirs entrent dans l'évocation de Léros, dans laquelle j'ai dû amalgamer plusieurs îles grecques - nous en connaissons quelques dizaines. J'ai souhaité éviter le côté folklorique, les popes et la moussaka, pour me centrer sur l'incroyable histoire de l'asile de Léros. Les "fous" dans les rues, les psychiatres italiens, nous les avons vu, c'était le cadre naturel où amener Frankie (après Trieste au sujet de laquelle je lui fais partager le malaise que nous y avons ressenti, mais je n'ai pas inventé la "mélancolie triestine" ! Comme quoi on n'invente rien,  de toute façon, on recopie). Parmi mes projets non-aboutis il y a un "road movie" dans les îles grecques, que j'avais pensé intituler Salade grecque, avant que Cédric Klapîsch l'utilise pour une série TV, au demeurant très réussie.

Nous en arrivons aux Açores. L(idée au départ était de faire venir les deux frères des Canaries, de l'île de El Hierro précisément, qui est un des lieux les plus hallucinants de ma géographie intime. Finalement j'ai préféré sortir de ma "zone de confort", comme on dit de nos jours, la langue espagnole, pour me frotter au portugais, que je ne parle pas mais auquel j'ai l'occasion de me frotter - dans sa version brésilienne principalement. Les Açores ont narrativement beaucoup d'atouts. Historiquement elles sont une page blanche, les navigateurs portugais ont débarqué sur une terre déserte, inhabitée et il n'y a donc eu ni colonisation, ni massacre, ni rancœur. Les Açoréens ont une histoire de 500 ans, ce qui n'est déjà pas si mal, mais à l'échelle civilisationnelle peut donner des peuples encore dans l'immaturité adolescente, comme aux USA. Mais les Açoréens sont avant tout Portugais, irrémédiablement Portugais, leur passé s'est écrit sur le continent. Nous avons séjourné deux fois trois semaines aux Açores, sous le charme de leurs contrastes, l'alliance de la paysannerie et des peuples de la mer, les vaches et les baleines, les vignes et les bateaux, les reliefs érodés des vieux volcans et les côtes déchiquetées, la fureur atlantique et les haies d'hortensias, l'Auvergne au milieu de l'océan.  Le climat de même oscille entre les Tropiques et les Asturies (ou la Bretagne) avec l'été des ciels qui changent tout le temps - nous avons évité les hivers parait-il interminablement arrosés. Page blanche littéraire aussi : je cite à peu près tout ce qui est accessible en français comme littérature : Gros temps sur l'archipel (Mau tempo no canal) de Nemesio, sans doute épuisé maintenant, Des gens heureux parmi les larmes de João de Melo (qui, au passage, parle d'une famille de l'intérieur de São Miguel qui n'a jamais approché la mer... l'île, la plus grande des Açores, fait en sa plus grande largeur 15km...) et quelques passages chez Vila-Matas. Je signale, ce n'est pas anodin, que la mère de l'immense Fernando Pessoa était native de Terceira, l'île d'où vient le tableau en bois sculpté décrit dans les dernières pages du roman.

Creuser la fascination qu'exerce les îles demanderait plusieurs tomes... Je crois, pour ma part, l'avoir approchée en quatre mots dans Littorales : "Enfermés dans l'immense". Il y a d'un côté l'exiguïté du territoire, dont on croit pouvoir facilement "faire le tour", et de l'autre la conscience de la précarité que donnent les îles, leur isolement justement. Certaines sont menacées par la montée des eaux, d'autres étouffent sous celle des migrations (je pense à Lampedusa et Lesbos bien sûr, mais le phénomène s'étend aux Canaries, à la Sicile,aux îles grecques, et je ne parle que de l'Europe du Sud). Partout l'humanité fait le lit de sa défaite.

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Publié le 25 Février 2025

25/02/2025 : 18/Rester dehors version 4.0

*J'ai donc remis l'ouvrage sur le métier. Les monologues en italiques deviennent juste repérés entre parenthèses, dans la même police de caractères que la narration. J'ai bien sûr - comme à chaque lecture ! - peaufiné, corrigé, avec l'aide de Danielle qui me signale entre autres qu'on ne met pas une broche dans les cheveux mais une barrette... J'envoie en novembre 2024 un message à Serge S. lui demandant s'il le changement annoncé de son côté est qu'il rejoint les Nouveaux Éditeurs, un groupement lancé par Arnaud Nourry, et au passage s'il souhaite que je lui soumette la nouvelle version. Je n'ai en réponse qu'un mail d'information annonçant qu'il rejoint les éditions Héliopoles, plutôt centrées sur le développement personnel, où il animera sous son nom la branche littérature. En janvier, je profite sournoisement des vœux pour lui demander où nous en sommes. Je lui parle d'une idée que j'ai eue d'orienter la présentation du roman plus sur le côté actualité sociale. Voici ce que j'ai concocté de mon côté, dont je ne lui ai envoyé qu'un résumé :

"Il pourrait être intéressant de présenter ce texte comme une fin de monde. Ce mois de juillet 2018, avec  en son centre exact la victoire de la France à la Coupe du Monde de Football, est sans doute une dernière flambée d'insouciance. A l'automne, ce seront les Gilets Jaunes,en 2010 la COVID, en 2011 l'Ukraine. Le roman - inconsciemment  - suit cette courbe : un ascendant solaire jusqu'à la moitié du mois, puis une descente progressive jusqu'à la mort de Walter. Avec, tout à la fin, un espoir de résurrection. Cela ne coute rien.

Il serait envisageable de chercher à savoir ce que la fraternité de "la bande de l’Écluse" devient, confrontée à ces lames de fond. Envisageable et excitant."

Réponse de Serge S. par mail du 29 janvier :

"Bonjour Philippe Marie, Et merci mais je comprends pas bien votre démarche. Avez-vous retravaillé votre manuscrit Rester Dehors, vous deviez le faire, je ne me souviens plus si vous m’en avez envoyé une nouvelle version par papier et quand. Ce que vous me proposez est indépendant du manuscrit ou pas? Je suis noyé sous les manuscrits, j’en suis désolé."

Je relis (et corrige) le manuscrit, l'imprime avec moultes difficultés (mon imprimante tombe en panne sèche 12 pages avant la fin, la cartouche de rechange compatible Canon que j'ai,, achetée à Carrefour, contre-pub gratuite, n'imprime qu'une ligne sur deux, j'ai failli louer les services d'n moine copiste...), et j'accompagne l'envoi de quelques mots :
 
"Il y a eu en effet malentendu : j'attendais votre feu vert pour vous envoyer la nouvelle mouture (ma lettre de l'automne s'est sans doute perdue...) Bref, la voici. J'ai remplacé les passages en italiques par des parenthèses, mais on peut certainement supprimer tout signe distinctif ; le lecteur moderne est maintenant habitué aux changements de locuteurs - parfois dans la même phrase... [...]  Je compatis à votre surcharge de travail et m'en veux (un peu) d'y participer."
 
Réponse du 19/02 :
 
"Bien reçu votre nouvelle version aujourd’hui.
Je la lirai dès que possible tout en sachant que cela va nous reporter loin dans le temps.
Si vous faites d’autres démarches, ce à quoi je vous invite, il n’est pas mauvais d’avoir d’autres lectures, merci de me tenir au courant.
Cela vous évitera d’attendre pour rien."
 
A quoi j'ai répondu tout à l'heure :
 
"Merci d'avoir accusé réception. Tout à fait d'accord avec vous au sujet de l'intérêt d'avoir d'autres lectures, mais encore faudrait-il que les éditeurs réagissent. Sur une dizaine d'envois, vous êtes le seul à m'avoir répondu d'une manière circonstanciée... Je conçois que l'afflux de manuscrits et la baisse des tirages ne rendent pas les choses faciles, mais alors quoi, il faut arrêter d'écrire ?"

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Publié le 12 Février 2025

12/02/2025 : 17/Un si long silence

*10 mois depuis le dernier post. C'est dire la hauteur du moral. Il s'est pourtant passé des choses, sans que je puisse décider si elles sont positives ou pas. Je parlais du Désert des Tartares, le pire dans l'attente c'est quand on perçoit un frémissement et qu'on ne sait pas si c'est une musaraigne, un reptile, un chacal ou un homme, "Ou n'est-ce que le vent/Qui gonfle un peu le sable/Et forme des mirages/Pour nous passer le temps" (Jacques Brel, Regarde bien, petit). Le frémissement a pris la forme d'un coup de fil de Serge S., le 5 juin pour être précis, alors que je suais seul sur le début du GR10  entre le col de les Vinyes et celui de Llagastera. Je le rappelle le lendemain, une assez longue conversation dont il ressort en vrac que le manuscrit lui plait, qu'il souhaiterait une autre solution pour les passages en italiques (les monologues de Netuno dans la chambre d'hôpital de son frère), les lecteurs ayant tendance à sauter les dits passages. Je tente d'argumenter, des exemples me viennent : En remontant l'Orénoque de Mathias Enard, entre autres, mais il n'en démord pas. Je chercherai une alternative. Il déplore aussi qu'il n'y ait pas une véritable intrigue qui tienne le lecteur en haleine jusqu'au bout. Le fait de savoir si Tiago va ou non sortir du coma ne lui suffit pas, d'autant que (je cite) "il y a peu de chance". Je me demande au passage pourquoi tout le monde tient à enterrer ce pauvre Tiago, je note de revoir la fin pour qu'elle soit un peu plus explicite. Autre point : on se perd un peu dans les dialogues. C'est vrai et volontaire : je voulais qu'on ne puisse pas attribuer de locuteur précis à certaines phrases, parce qu'elles pouvaient indifféremment être prononcées par l'un ou l'autre, ça rajoutait, je pensais, à l'idée d'une fusion entre les membres de la communauté - et ça voulait donner une idée du brouhaha (fusion et confusion). Don't acte, je reverrai ce point. Serge S. est aussi circonspect quant aux "autobiographies" insérées dans le fil du texte. "Cela doit s'expliquer à la fin", me dit-il. Seconde preuve qu'il n'est pas allé au bout, mais je préfère qu'il m'ait appelé vite ! Puis viennent des considérations plus pratiques : pourrait-on présenter ce texte comme "premier roman" ? Suis-je en train d'écrire autre chose ? Je le sens déçu quand je lui réponds que l'incertitude du devenir de Rester dehors freine toute velléité de nouveau projet. Peut-être aurais-je pu lui dire que j'avais bon nombre de manuscrits inachevés... Dernier point, et pas des moindres : rien ne pourra se faire avant la rentrée 2025, il est sur le point de se rapprocher d'un autre éditeur afin de pouvoir mutualiser ce qui lui fait défaut : logistique, secrétariat... Je raccroche en lui promettant de revoir ma copie, à quoi je m'attelle tout l'été, bien ralenti tout de même par l'acquisition d'une nouvelle maison, ce qui n'a rien à faire dans ce blog.

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Publié le 21 Avril 2024

21/04/2024 : 16/ Le temps étendu de l'attente

*Premiers envois par internet le 5 mars à trois éditeurs, et le 11 à deux autres. Le 17 avril, envois à l'ancienne (par poste) à deux maisons avec lesquelles dans le passé j'ai eu des contacts privilégiés. Nous avions reçu Serge Safran au sous-sol de notre librairie, dénommé "La Cave à Lire", où il avait signé un contrat d'édition (en tant qu'auteur pour une fois) avec les éditions du Laquet pour son livre Lettres gersoises dans la belle petite collection Terre d'encre - à qui j'avais proposé de mon côté un texte, Montauban comme ailleurs, qu'il aurait fallu retravailler, et je n'en avais pas trop le temps à l'époque. Nous avons reçus plusieurs de ses auteurs en dédicace, et nous sommes revus quelques fois lors du festival Place aux nouvelles de Lauzerte. Quant à Verdier nous avions des rapports suivis avec un de ses fondateurs, Bob, qui était une personne toute en passion et en chaleur. Il nous avait reçus dans leur mas des Corbières - le Verdier, d'où leur nom - autour d'une petite prune. Je me souviens de l'ombre des tilleuls (du moins ma mémoire en a-t-elle fait des tilleuls...) et de l'émotion d'avoir feuilleté les paperolles, comme celles de Proust, du manuscrit de Papillon de neige  de Joe Bousquet.

*Depuis ces envois le temps passe différemment. Il n'est pas arrêté, il s'est coupé en deux dans le sens de la longueur. Une partie se déroule comme d'ordinaire : je marche dans les Albères, je contemple le vol des goélands, je m'ennuie au théâtre - et l'autre est une espèce de brouillard dans lequel je ne sais plus si j'avance ou pas. Je suppose que c'est ce que ressentait la garnison du Désert des Tartares. On attend un signe, que quelque chose bouge, annonce l'approche de l'ennemi - ou du facteur. Ou tout simplement que s'écoulent les trois mois fatidiques au bout desquels "si vous n'avez pas reçu de réponse, vous pouvez considérer que votre manuscrit a été refusé". Entre ces deux rubans de temps il y a une certaine porosité, le brouillard déborde et englue nos gestes, nos pensées à l'heure où l'on tente de dormir. C'est cher payé mentalement, surtout si ça ne doit déboucher sur rien.

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Publié le 15 Mars 2024

15/03/2024 : 15/ Le pitch

*Que sait-on de ce qu'on écrit ? Que peut-on en dire ? Vaste abîme. Cependant, un roman présente un avantage par rapport à - par exemple - la poésie : on peut en détailler l'intrigue - il y en a toujours une, aussi minime soit-elle, ne serait-elle que dans le désir d’écrire de l'auteur. [Je retire ce que je viens de dire de la poésie : c'est aussi une intrigante.] Va donc pour l'intrigue. Certains sites d'éditeurs qui proposent des formulaires d'inscription de manuscrits pré-casés demandent de limiter le résumé à 200 signes (!). "Un jeune homme, originaire des Açores, débarque en France au chevet de son frère accidenté". Stop, on va dépasser. Et on n'a rien dit - rien d'intéressant, qui éveille l'intérêt, non ? Réaction plus que probable : "Et alors ?,". Et alors, "il est accueilli par les amis de son frère" (là, on a envie de se lâcher : "des individualités fortes") "qui se retrouvent dans une maison d'éclusier pour (tenter de) rester dehors du fracas du monde". Bon, c'est mieux. Mais insuffisant : on voudrait dire l'importance de chacun de ces amis, ce qui les a amenés dans ce désir de retrait,. Que ce sont des individualités, sans doute, mais pas des individualistes : ils ont tous un métier, des engagements, qui ont à voir avec le partage (tiens, ça je le découvre à l'instant). Ils ne fuient pas le monde, ils le tiennent à l'écart pour le supporter (aux deux sens du mot, bien sûr). Voilà, c'est ce qu'on a voulu y mettre dans ce fichu roman, c'est ce qu'on a voulu faire : une histoire de fraternité, de solidarité. Et là, on doit poser la question : messieurs-dames les éditeurs, messieurs-dames les lecteurs, est-ce qu'on s'est fait entendre ? Est-ce que j'ai réussi ? Vaste abîme.

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Publié le 9 Mars 2024

05/003/2024 : 14/ Au pied du mur

*Les corrections achevées, voici le le plus désagréable des moments, auprès duquel les affres de la création sont roupies de sansonnets : l'envoi aux éditeurs. Noyé dans le flot continu des manuscrits il y a peu de chances - environ aucune - que le vôtre soit distingué sur sa seule qualité littéraire. D'ailleurs, angoissez-vous, en a-t-il une ? L'auteur est bien entendu le plus mal placé pour juger son œuvre, lui demander de la défendre est d'une cruauté sadique. Pourquoi se retrouve-t-il tout seul devant le jury ? Les pires criminels ont droit à un avocat, seraient-ils plus méritants que lui ?

*J'en étais là de mes cogitations quand un de ces hasards objectifs chers aux surréalistes et qui, pour peu qu'on y soit attentif, hantent nos journées me fait lire ce texte de Ananda Devi au sujet de Sylvia Plath (Sylvia P., éditions Bruno Doucey, p.172-173) que je recopie tellement il est raccord avec mon propos :

"Honte du paraître. De se démener comme une gentille marionnette pour parler d'écriture quand [c'est] l'écriture qui est faite pour parler d'elle-même. Honte de ce sourire vide qui dément les horreurs du monde. Honte du mensonge de ce soi-disant spectacle, qui ne rime à rien d'autre qu'au narcissisme de l'époque. Vivre pour raconter, dit Garcia Marquez. Mais désormais, il faut aussi se mettre en scène, raconter pour être et parler pour exister, et à un moment donné les limites se fondent, les barrières tombent, on ne sait plus si les écrivains doivent écrire ou parler, parler en écrivant, écrire comme s'ils parlaient, et tout cela se mélange dans un beau fouillis, et les secrets deviennent de riches veines à exploiter."

*S'il en est besoin une preuve, le formulaire d'inscription d'un grand éditeur spécifie de soigner la présentation de l'auteur qui entre pour 40% dans le choix du manuscrit (c'est moi qui souligne, bien sûr).

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Publié le 3 Mars 2024

26/02/2024 : 13/ L'époque

*Il s'agit d'un roman historique : il se passe durant le mois de juillet 2018, témoin des dernières heures du "monde d'avant". En octobre, ce seront les Gilets Jaunes qui occuperont la place, jusqu'à la pandémie de Coronavirus fin 2019. Je rappelle que la première mouture de Rester dehors date de 2019. Qu'il y ait quelques coups de pied de l'âne, je le concède ("Ça va craquer aux entournures"), mais je ne prête aucune prémonition à mes personnages : on sentait bien l'explosion à venir cet été-là (malgré la Coupe du monde !), en particulier en milieu hospitalier, qui sera encore plus mis à l'épreuve dans les mois qui suivront. Je n'ai pas l'impression que ce se soit beaucoup arrangé depuis : ni de ce côté-là, ni dans le monde paysan, évoqué aussi dans le roman.

*La Coupe du monde, parlons-en. Puisqu'elle était inévitablement présente en ce mois de juillet, en son exact milieu, j'en ai fait (je ne sais même pas si cela a été volontaire) l'acmé du récit, à partir de laquelle on glisse dans son côté plus sombre, qui commence par l'arrestation d'Ari pour aboutir au drame final.

*J'ai scrupuleusement respecté les données météorologiques : la chaleur, les orages, tout est avéré - y compris l'éclipse de lune.

*Si j'ai modifié la forme du roman, je n'ai rien ajouté a posteriori au fond pour coller à l'actualité plus récente. C'est elle qui m'a rattrapé en envoyant Manouchian au Panthéon et les CRS au Salon de l'Agriculture.

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