Publié le 25 Avril 2024

Après avoir exploré les divers métiers du théâtre, d’acteur à auteur, François-Henri Soulié nous a divertis avec les aventures de Skander Corsaro, une tétralogie d’enquêtes cataleptiques, puis s’est orienté vers le polar historique, dans un premier temps en tandem avec Thierry Bourcy autour de personnalités du XVIIème ensuite en cavalier seul pour la trilogie Occitania qui se déroule en terre cathare fin XIIème-début XIIIème siècles. Autres temps, mêmes mœurs : Les pirates de Dieu nous amène au IVème siècle dans le Proche-Orient romain d’où l’empereur Constantin veut asseoir son pouvoir en s’appuyant sur la nouvelle religion chrétienne. Depuis Byzance qui sera rebaptisée de son nom : Constantinople.

« Roman noir historique » précise la couverture, et non pas « roman policier historique ». Il est vrai que si intrigue il y a – au pluriel plutôt, s’agissant d’intrigues de palais ! -, le crime de départ (des hommes tués à Jérusalem, retrouvés un poisson gravé sur le front) n’est qu’un double prétexte. Pour Constantin, prétexte pour éloigner sa mère, définitivement peut-être, en lui proposant d’accompagner en Judée la délégation chargée d’élucider ces meurtres, et d’en profiter pour ramener des fragments de la Vraie Croix du Christ, relique qui conforterait son pouvoir religieux. Pour l’auteur, prétexte pour nous conduire dans le labyrinthe des manigances de cour où tous les coups, surtout les plus retords, sont permis, et pour nous présenter une galerie de personnages d’un réalisme impressionnant. Ainsi Hélène, la mère de Constantin, ancienne fille de salle (entendez : prostituée), ardente – et sincère – convertie. Ainsi le conseiller Aurélius, adepte de la philosophie stoïcienne qui cherche à rester maître de lui ; ainsi l’énorme Galba qui ourdit dans l’ombre un complot contre l’empereur. Il faudrait les citer tous, tant il n’y a pas de seconds rôles dans ce roman. Et surtout il ne faudrait pas oublier les pirates du titre, les jeunes Galeo et Kyros, nouveaux Achille et Patrocle, qui portent l’amitié à son point d’incandescence.

François-Henri Soulié a le talent de communiquer son infatigable érudition grâce à un récit hautement romanesque, dans la lignée des Robert Merle et Umberto Eco. S’instruire en se distrayant : que demander de mieux à la littérature ?

SOULIÉ, François-Henri : Les pirates de Dieu (10/18, 2024)

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Publié dans #Microlectures

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Publié le 21 Avril 2024

21/04/2024 : 16/ Le temps étendu de l'attente

*Premiers envois par internet le 5 mars à trois éditeurs, et le 11 à deux autres. Le 17 avril, envois à l'ancienne (par poste) à deux maisons avec lesquelles dans le passé j'ai eu des contacts privilégiés. Nous avions reçu Serge Safran au sous-sol de notre librairie, dénommé "La Cave à Lire", où il avait signé un contrat d'édition (en tant qu'auteur pour une fois) avec les éditions du Laquet pour son livre Lettres gersoises dans la belle petite collection Terre d'encre - à qui j'avais proposé de mon côté un texte, Montauban comme ailleurs, qu'il aurait fallu retravailler, et je n'en avais pas trop le temps à l'époque. Nous avons reçus plusieurs de ses auteurs en dédicace, et nous sommes revus quelques fois lors du festival Place aux nouvelles de Lauzerte. Quant à Verdier nous avions des rapports suivis avec un de ses fondateurs, Bob, qui était une personne toute en passion et en chaleur. Il nous avait reçus dans leur mas des Corbières - le Verdier, d'où leur nom - autour d'une petite prune. Je me souviens de l'ombre des tilleuls (du moins ma mémoire en a-t-elle fait des tilleuls...) et de l'émotion d'avoir feuilleté les paperolles, comme celles de Proust, du manuscrit de Papillon de neige  de Joe Bousquet.

*Depuis ces envois le temps passe différemment. Il n'est pas arrêté, il s'est coupé en deux dans le sens de la longueur. Une partie se déroule comme d'ordinaire : je marche dans les Albères, je contemple le vol des goélands, je m'ennuie au théâtre - et l'autre est une espèce de brouillard dans lequel je ne sais plus si j'avance ou pas. Je suppose que c'est ce que ressentait la garnison du Désert des Tartares. On attend un signe, que quelque chose bouge, annonce l'approche de l'ennemi - ou du facteur. Ou tout simplement que s'écoulent les trois mois fatidiques au bout desquels "si vous n'avez pas reçu de réponse, vous pouvez considérer que votre manuscrit a été refusé". Entre ces deux rubans de temps il y a une certaine porosité, le brouillard déborde et englue nos gestes, nos pensées à l'heure où l'on tente de dormir. C'est cher payé mentalement, surtout si ça ne doit déboucher sur rien.

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Publié dans #Rester dehors

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Publié le 19 Avril 2024

Tout est en place dès la page 2 : « Le médecin le coupe et dit que l’Algérie, ce n’est pas la même chose qu’une guerre ». Celui qu’on ne laisse pas parler, c’est Antoine. Nous sommes en 1960 et il est appelé à aller « pacifier » l’Algérie française. Avec sa femme Lila, qui est enceinte, ils consultent un médecin suisse qui leur refuse l’avortement, qui n’entend pas leurs raisons : l’Algérie, ce n’est pas la guerre, point.

Antoine, qui ne veut pas porter les armes, suit une formation d’infirmier et est nommé à l’hôpital de Sidi-Bel-Abbès, dans la chaleur des terres. Lila, avec l’impétuosité – et peut-être l’inconscience – de son jeune âge, l’y rejoint, le temps de mettre leur fille au monde. Puis la situation se dégrade, elles sont rapatriées. Antoine quelques mois après.

Il s’agit bien sûr d’un roman sur la guerre d’Algérie, vue par l’œil naïf – puis de moins en moins, on apprend vite « là-bas » – de deux tourtereaux. Le rocher de Sisyphe que s’est assigné Brigitte Giraud est de donner des mots au silence. Aux silences. Ce qu’on ne dit pas de la réalité crue, de la violence et de la peur, dans les lettres qu’on écrit à ceux qu’on aime, ce qu’on se dit à peine à soi : d’où reviennent ces soldats abîmés dans leur chair, ce qu’on leur a fait – et ceux abîmés dans leurs âmes, ce qu’ils ont fait. Ce qu’on ne pourra jamais dire de ce qu’on a laissé de soi sur place, quand on en sera revenu. Et comment le nommer, ce gouffre ?

Ce bloc de silence est personnifié, et c’est une belle idée, par le troisième « héros »  du roman, Oscar, qui a perdu une jambe dans des circonstances qu’Antoine peinera à connaître, puisque Oscar s’est enfermé dans un mutisme total. Brigitte Giraud fait alors parler les corps, nous n’en serons pas étonnés. Entre l’infirme et l’infirmier se crée un lien sans doute plus fort que l’amitié, ce mystère qui fait qu’on est indispensable l’un à l’autre. Arriver à ce qu’Oscar tienne debout est pour Antoine sa raison de résister à l’absurdité de la guerre (oui, c’en est une), de rester debout lui aussi. On peut avancer que, dans ce personnage mutilé, Un loup pour l’homme trouve à son tour sa colonne vertébrale, le contrechamp au destin du jeune couple et de sa fille.

Brigitte Giraud est née en 1960 à Sidi-Bel-Abbès, cette histoire est celle de ses parents..

GIRAUD, Brigitte : Un loup pour l’homme (Flammarion, 2017)

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Publié le 19 Avril 2024

De Max Genève, j’avais aimé Les virtuoses, les amours tumultueuses d'un cinéaste et d'une violoniste à travers les États-Unis d'Amérique. Il nous revient ici avec un roman d'apparence moins ambitieux. Mais justement, tout est une question d'apparence.

Jean Ionassaint a deux passions dans la vie : les femmes, ce qui vous l'avouerez n'est pas très original ; et, ce qui l'est nettement plus et justifie le titre de ce roman, les déguisements. Son armoire est bourrée d'habits et d'uniformes, et vous pourriez le croiser un jour habillé en évêque – ou en humble moine, il n'a pas la folie des grandeurs –, un jour en dandy des années 30 ou en coureur cycliste...

C'est en général cinq étoiles qu'il se fait repérer par les services secrets français et se voit confier une mission aussi secrète que clandestine à Riyad – et simultanément c'est en chanteur des rues à limonaire qu'il se fait embaucher sur le tournage d'un film – où il crève l'écran et voit s'ouvrir devant lui les portes des studios...

Nous sommes dans une comédie qui pourrait s'arrêter là si notre nouveau Frégoli, notre transformiste, ne rencontrait un écrivain prénommé Max et dont le nom évoque une ville suisse, qui se met en tête d'écrire le scénario de sa vie... Tout est une question d'apparence, disais-je, et celui qui est capable d'endosser tous les rôles est-ce le personnage, l'acteur, l'auteur – ou vous, lecteurs, qui vous laissez embarquer dans les plus invraisemblables histoires ?

Une nouvelle publication de Serge Safran, l'éditeur qui n'en finit pas de jouer avec les codes de la littérature.

GENÈVE, Max : Le transformiste (Serge Safran, 2017)

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