Brigitte Giraud : Un loup pour l'homme

Publié le 19 Avril 2024

Tout est en place dès la page 2 : « Le médecin le coupe et dit que l’Algérie, ce n’est pas la même chose qu’une guerre ». Celui qu’on ne laisse pas parler, c’est Antoine. Nous sommes en 1960 et il est appelé à aller « pacifier » l’Algérie française. Avec sa femme Lila, qui est enceinte, ils consultent un médecin suisse qui leur refuse l’avortement, qui n’entend pas leurs raisons : l’Algérie, ce n’est pas la guerre, point.

Antoine, qui ne veut pas porter les armes, suit une formation d’infirmier et est nommé à l’hôpital de Sidi-Bel-Abbès, dans la chaleur des terres. Lila, avec l’impétuosité – et peut-être l’inconscience – de son jeune âge, l’y rejoint, le temps de mettre leur fille au monde. Puis la situation se dégrade, elles sont rapatriées. Antoine quelques mois après.

Il s’agit bien sûr d’un roman sur la guerre d’Algérie, vue par l’œil naïf – puis de moins en moins, on apprend vite « là-bas » – de deux tourtereaux. Le rocher de Sisyphe que s’est assigné Brigitte Giraud est de donner des mots au silence. Aux silences. Ce qu’on ne dit pas de la réalité crue, de la violence et de la peur, dans les lettres qu’on écrit à ceux qu’on aime, ce qu’on se dit à peine à soi : d’où reviennent ces soldats abîmés dans leur chair, ce qu’on leur a fait – et ceux abîmés dans leurs âmes, ce qu’ils ont fait. Ce qu’on ne pourra jamais dire de ce qu’on a laissé de soi sur place, quand on en sera revenu. Et comment le nommer, ce gouffre ?

Ce bloc de silence est personnifié, et c’est une belle idée, par le troisième « héros »  du roman, Oscar, qui a perdu une jambe dans des circonstances qu’Antoine peinera à connaître, puisque Oscar s’est enfermé dans un mutisme total. Brigitte Giraud fait alors parler les corps, nous n’en serons pas étonnés. Entre l’infirme et l’infirmier se crée un lien sans doute plus fort que l’amitié, ce mystère qui fait qu’on est indispensable l’un à l’autre. Arriver à ce qu’Oscar tienne debout est pour Antoine sa raison de résister à l’absurdité de la guerre (oui, c’en est une), de rester debout lui aussi. On peut avancer que, dans ce personnage mutilé, Un loup pour l’homme trouve à son tour sa colonne vertébrale, le contrechamp au destin du jeune couple et de sa fille.

Brigitte Giraud est née en 1960 à Sidi-Bel-Abbès, cette histoire est celle de ses parents..

GIRAUD, Brigitte : Un loup pour l’homme (Flammarion, 2017)

Publié dans #Microlectures

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