Laurent Mauvignier : La maison vide
Publié le 21 Janvier 2026
Le Prix Goncourt 2026 deviendra sûrement un classique, si la lecture survit à nos temps fracassés : il en a les qualités et les défauts. Commençons par ceux-ci : 740 pages c’est beaucoup et parfois un peu ennuyeux. Cela oblige à une attention passée de saison – mais peut-être est-ce un bien. Et puis il y a ce style tellement célébré par la presse. Si les lointains ancêtres Proust de l’auteur ne sont pas, à ses dires, de la même branche que Marcel, la parenté littéraire, elle, est indéniable. Il y a dans cette volonté de suivre la pensée dans toutes ses circonvolutions et dans toute sa vitesse une prouesse certaine, au risque parfois de la virtuosité. Étrangement, plus la lecture avance et plus on s’habitue aux virages à angle droit de l’écriture, aux tirets qui hachent les phrases et même aux retours à la ligne intempestifs qui parsèment le récit de mantras. Ou alors est-ce l’auteur qui en avançant les maîtrise mieux (mais je ne suis pas sûr que nous lisons le livre dans l’ordre où il a été écrit).
Dans l’avalanche des romans généalogiques qui nous envahissent sous l’éloge de la transmission générationnelle, Mauvignier dresse à rebrousse-poil, en déroulant l’histoire de trois femmes – sa grand-mère, la mère et la grand-mère de celle-ci – une généalogie des ruptures. Le relais mère-fille par deux fois se grippe. La première d’entre elles, Jeanne-Marie (épouse Proust, donc), « préposée aux confitures et aux chaussettes » – rien que pour cette représentation de la condition féminine le roman mérite de passer à la postérité – suivra au-delà de la mort de son mari la volonté de celui-ci : perpétuer le domaine en se donnant un gendre capable d’assurer la succession, au mépris de la passion de leur fille Marie-Ernestine pour le piano (et son professeur) qui aurait pu lui ouvrir un avenir bien différent. Á la mort du dit gendre à la guerre de 14, Jeanne-Marie se révèlera être une meneuse d’hommes inattendue alors que Marie-Ernestine glissera dans ce qui s’apparente à une neurasthénie profonde qui lui fera rejeter sa propre fille, Marguerite, peut-être parce qu’elle incarne son échec musical. Ce que deviendra Marguerite durant la Seconde Guerre Mondiale fait l’objet de la troisième partie du roman et éclaire le douloureux héritage de Mauvignier.
Peut-on parler de vie ratée à une époque où la question ne se posait pas de la réussir ? Voilà peut-être le gouffre qu’ouvre sous nos pieds La maison vide : l’affirmation de l’individu – face à la communauté, face à Dieu – le condamne-t-elle forcément au désespoir ? Le désir de liberté est-il la porte du malheur ? Ce sont les interrogations de cet ordre qui laissent le livre béant, et qui en font sa force.
MAUVIGNIER, Laurent : La maison vide (Minuit, 2026)
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