*J'entreprends l'exploration des thèmes transversaux qui, comme leur nom l'indique, traversent le roman. Pour commencer : l'insularité. J'ai été catalogué dès mon deuxième recueil "poète des îles" et je l'ai bien cherché. Si quelques poèmes d'Ailes évoquent la mer, c'est effectivement à partir de Baies, puis avec Littorales et Craie Cratère Créature, que j'ai creusé la thématique insulaire, avant de passer à autre chose... Des trois îles et archipel dont il est question dans Rester Dehors, j'en ai fréquenté deux : Léros et les Açores.
La Nouvelle-Calédonie ? Je ne sais pas trop comment elle s'est invitée. Par commodité pour le récit peut-être : sa proximité avec l'Australie en faisait l'ultime étape crédible du tour du monde de Rojo. Et si ce tour du monde m'a été inspiré par le blog d'une connaissance qui en a entrepris un naguère, le séjour lui-même s'appuie sur les expériences d'un neveu et d'une amie. Je pense qu'il y a aussi un parfum de Polynésie - ma découverte des îles à 22 ans et durant 9 mois. Je n'avais pas fait les choses à moitié : tant qu'à me dépayser pour la quasi première fois de ma vie, j'ai choisi les antipodes. Et pour la première fois, surplombant la barrière de corail à Mooréa, j'ai eu les larmes aux yeux en contemplant un paysage. Je parle dans RD de la Nouvelle-Calédonie des "métros", la colonie blanche, soulever la question canaque m'aurait entraîné trop loin (le plus dur dans la rédaction d'un roman étant d'en maîtriser la dispersion...) Il s'agit de toute façon du récit autobiographique de Rojo qui cache beaucoup de choses, les inévitables contact qu'il a eus avec la population autochtone peuvent avoir été passés sous silence - contrairement à l'allusion aux aborigènes d'Australie et leur didgeridoo.
Par contre de nombreux souvenirs entrent dans l'évocation de Léros, dans laquelle j'ai dû amalgamer plusieurs îles grecques - nous en connaissons quelques dizaines. J'ai souhaité éviter le côté folklorique, les popes et la moussaka, pour me centrer sur l'incroyable histoire de l'asile de Léros. Les "fous" dans les rues, les psychiatres italiens, nous les avons vu, c'était le cadre naturel où amener Frankie (après Trieste au sujet de laquelle je lui fais partager le malaise que nous y avons ressenti, mais je n'ai pas inventé la "mélancolie triestine" ! Comme quoi on n'invente rien, de toute façon, on recopie). Parmi mes projets non-aboutis il y a un "road movie" dans les îles grecques, que j'avais pensé intituler Salade grecque, avant que Cédric Klapîsch l'utilise pour une série TV, au demeurant très réussie.
Nous en arrivons aux Açores. L(idée au départ était de faire venir les deux frères des Canaries, de l'île de El Hierro précisément, qui est un des lieux les plus hallucinants de ma géographie intime. Finalement j'ai préféré sortir de ma "zone de confort", comme on dit de nos jours, la langue espagnole, pour me frotter au portugais, que je ne parle pas mais auquel j'ai l'occasion de me frotter - dans sa version brésilienne principalement. Les Açores ont narrativement beaucoup d'atouts. Historiquement elles sont une page blanche, les navigateurs portugais ont débarqué sur une terre déserte, inhabitée et il n'y a donc eu ni colonisation, ni massacre, ni rancœur. Les Açoréens ont une histoire de 500 ans, ce qui n'est déjà pas si mal, mais à l'échelle civilisationnelle peut donner des peuples encore dans l'immaturité adolescente, comme aux USA. Mais les Açoréens sont avant tout Portugais, irrémédiablement Portugais, leur passé s'est écrit sur le continent. Nous avons séjourné deux fois trois semaines aux Açores, sous le charme de leurs contrastes, l'alliance de la paysannerie et des peuples de la mer, les vaches et les baleines, les vignes et les bateaux, les reliefs érodés des vieux volcans et les côtes déchiquetées, la fureur atlantique et les haies d'hortensias, l'Auvergne au milieu de l'océan. Le climat de même oscille entre les Tropiques et les Asturies (ou la Bretagne) avec l'été des ciels qui changent tout le temps - nous avons évité les hivers parait-il interminablement arrosés. Page blanche littéraire aussi : je cite à peu près tout ce qui est accessible en français comme littérature : Gros temps sur l'archipel (Mau tempo no canal) de Nemesio, sans doute épuisé maintenant, Des gens heureux parmi les larmes de João de Melo (qui, au passage, parle d'une famille de l'intérieur de São Miguel qui n'a jamais approché la mer... l'île, la plus grande des Açores, fait en sa plus grande largeur 15km...) et quelques passages chez Vila-Matas. Je signale, ce n'est pas anodin, que la mère de l'immense Fernando Pessoa était native de Terceira, l'île d'où vient le tableau en bois sculpté décrit dans les dernières pages du roman.
Creuser la fascination qu'exerce les îles demanderait plusieurs tomes... Je crois, pour ma part, l'avoir approchée en quatre mots dans Littorales : "Enfermés dans l'immense". Il y a d'un côté l'exiguïté du territoire, dont on croit pouvoir facilement "faire le tour", et de l'autre la conscience de la précarité que donnent les îles, leur isolement justement. Certaines sont menacées par la montée des eaux, d'autres étouffent sous celle des migrations (je pense à Lampedusa et Lesbos bien sûr, mais le phénomène s'étend aux Canaries, à la Sicile,aux îles grecques, et je ne parle que de l'Europe du Sud). Partout l'humanité fait le lit de sa défaite.