Publié le 21 Avril 2024

21/04/2024 : 16/ Le temps étendu de l'attente

*Premiers envois par internet le 5 mars à trois éditeurs, et le 11 à deux autres. Le 17 avril, envois à l'ancienne (par poste) à deux maisons avec lesquelles dans le passé j'ai eu des contacts privilégiés. Nous avions reçu Serge Safran au sous-sol de notre librairie, dénommé "La Cave à Lire", où il avait signé un contrat d'édition (en tant qu'auteur pour une fois) avec les éditions du Laquet pour son livre Lettres gersoises dans la belle petite collection Terre d'encre - à qui j'avais proposé de mon côté un texte, Montauban comme ailleurs, qu'il aurait fallu retravailler, et je n'en avais pas trop le temps à l'époque. Nous avons reçus plusieurs de ses auteurs en dédicace, et nous sommes revus quelques fois lors du festival Place aux nouvelles de Lauzerte. Quant à Verdier nous avions des rapports suivis avec un de ses fondateurs, Bob, qui était une personne toute en passion et en chaleur. Il nous avait reçus dans leur mas des Corbières - le Verdier, d'où leur nom - autour d'une petite prune. Je me souviens de l'ombre des tilleuls (du moins ma mémoire en a-t-elle fait des tilleuls...) et de l'émotion d'avoir feuilleté les paperolles, comme celles de Proust, du manuscrit de Papillon de neige  de Joe Bousquet.

*Depuis ces envois le temps passe différemment. Il n'est pas arrêté, il s'est coupé en deux dans le sens de la longueur. Une partie se déroule comme d'ordinaire : je marche dans les Albères, je contemple le vol des goélands, je m'ennuie au théâtre - et l'autre est une espèce de brouillard dans lequel je ne sais plus si j'avance ou pas. Je suppose que c'est ce que ressentait la garnison du Désert des Tartares. On attend un signe, que quelque chose bouge, annonce l'approche de l'ennemi - ou du facteur. Ou tout simplement que s'écoulent les trois mois fatidiques au bout desquels "si vous n'avez pas reçu de réponse, vous pouvez considérer que votre manuscrit a été refusé". Entre ces deux rubans de temps il y a une certaine porosité, le brouillard déborde et englue nos gestes, nos pensées à l'heure où l'on tente de dormir. C'est cher payé mentalement, surtout si ça ne doit déboucher sur rien.

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Publié le 19 Avril 2024

Tout est en place dès la page 2 : « Le médecin le coupe et dit que l’Algérie, ce n’est pas la même chose qu’une guerre ». Celui qu’on ne laisse pas parler, c’est Antoine. Nous sommes en 1960 et il est appelé à aller « pacifier » l’Algérie française. Avec sa femme Lila, qui est enceinte, ils consultent un médecin suisse qui leur refuse l’avortement, qui n’entend pas leurs raisons : l’Algérie, ce n’est pas la guerre, point.

Antoine, qui ne veut pas porter les armes, suit une formation d’infirmier et est nommé à l’hôpital de Sidi-Bel-Abbès, dans la chaleur des terres. Lila, avec l’impétuosité – et peut-être l’inconscience – de son jeune âge, l’y rejoint, le temps de mettre leur fille au monde. Puis la situation se dégrade, elles sont rapatriées. Antoine quelques mois après.

Il s’agit bien sûr d’un roman sur la guerre d’Algérie, vue par l’œil naïf – puis de moins en moins, on apprend vite « là-bas » – de deux tourtereaux. Le rocher de Sisyphe que s’est assigné Brigitte Giraud est de donner des mots au silence. Aux silences. Ce qu’on ne dit pas de la réalité crue, de la violence et de la peur, dans les lettres qu’on écrit à ceux qu’on aime, ce qu’on se dit à peine à soi : d’où reviennent ces soldats abîmés dans leur chair, ce qu’on leur a fait – et ceux abîmés dans leurs âmes, ce qu’ils ont fait. Ce qu’on ne pourra jamais dire de ce qu’on a laissé de soi sur place, quand on en sera revenu. Et comment le nommer, ce gouffre ?

Ce bloc de silence est personnifié, et c’est une belle idée, par le troisième « héros »  du roman, Oscar, qui a perdu une jambe dans des circonstances qu’Antoine peinera à connaître, puisque Oscar s’est enfermé dans un mutisme total. Brigitte Giraud fait alors parler les corps, nous n’en serons pas étonnés. Entre l’infirme et l’infirmier se crée un lien sans doute plus fort que l’amitié, ce mystère qui fait qu’on est indispensable l’un à l’autre. Arriver à ce qu’Oscar tienne debout est pour Antoine sa raison de résister à l’absurdité de la guerre (oui, c’en est une), de rester debout lui aussi. On peut avancer que, dans ce personnage mutilé, Un loup pour l’homme trouve à son tour sa colonne vertébrale, le contrechamp au destin du jeune couple et de sa fille.

Brigitte Giraud est née en 1960 à Sidi-Bel-Abbès, cette histoire est celle de ses parents..

GIRAUD, Brigitte : Un loup pour l’homme (Flammarion, 2017)

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Publié le 19 Avril 2024

De Max Genève, j’avais aimé Les virtuoses, les amours tumultueuses d'un cinéaste et d'une violoniste à travers les États-Unis d'Amérique. Il nous revient ici avec un roman d'apparence moins ambitieux. Mais justement, tout est une question d'apparence.

Jean Ionassaint a deux passions dans la vie : les femmes, ce qui vous l'avouerez n'est pas très original ; et, ce qui l'est nettement plus et justifie le titre de ce roman, les déguisements. Son armoire est bourrée d'habits et d'uniformes, et vous pourriez le croiser un jour habillé en évêque – ou en humble moine, il n'a pas la folie des grandeurs –, un jour en dandy des années 30 ou en coureur cycliste...

C'est en général cinq étoiles qu'il se fait repérer par les services secrets français et se voit confier une mission aussi secrète que clandestine à Riyad – et simultanément c'est en chanteur des rues à limonaire qu'il se fait embaucher sur le tournage d'un film – où il crève l'écran et voit s'ouvrir devant lui les portes des studios...

Nous sommes dans une comédie qui pourrait s'arrêter là si notre nouveau Frégoli, notre transformiste, ne rencontrait un écrivain prénommé Max et dont le nom évoque une ville suisse, qui se met en tête d'écrire le scénario de sa vie... Tout est une question d'apparence, disais-je, et celui qui est capable d'endosser tous les rôles est-ce le personnage, l'acteur, l'auteur – ou vous, lecteurs, qui vous laissez embarquer dans les plus invraisemblables histoires ?

Une nouvelle publication de Serge Safran, l'éditeur qui n'en finit pas de jouer avec les codes de la littérature.

GENÈVE, Max : Le transformiste (Serge Safran, 2017)

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Publié le 21 Mars 2024

On peut trouver maintes raisons de déconsidérer ce texte. Le propos, par exemple : par quel artifice relier les destins du général de la guerre de Sécession Ulysses Grant, le Négus d’Éthiopie Hailé Sélassié, Hannibal et ses éléphants, et l’improbable et éphémère couple qu’ont formé une archéologue irakienne et un espion (pardon : un agent de renseignement) français ? La morale : toute victoire, de par son prix, est une défaite. Et réciproquement. Oui, bon. La technique enfin : l’enchevêtrement des récits, des époques, dans un aller-retour incongru, sacrifice –peut-être volontaire– à une mode télégénique qui bannit la linéarité de la narration au profit du cut up.

Mais il y a un mais – et de taille – : l’écriture de Laurent Gaudé rachète tout, c’est un conteur, un raconteur hors pair qui vous amène là où il veut, vous fait frémir quand il veut, vibrer tout au long des pages. Si bien qu’on ressort de ce roman trop bien ficelé – et les ficelles sont grosses – avec l’impression exaltante d’avoir vécu, appris, aimé par procuration, impression que seule l’authentique littérature peut procurer. (2023)

GAUDÉ, Laurent : Écoutez nos défaites (Actes Sud, 2016)

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Publié le 19 Mars 2024

Maures – du nom du massif associé dans les mémoires à celui de l’Esterel – est en premier lieu un bel exemple de ce que publiait Brigitte Giraud du temps où elle dirigeait la collection « La Verte » chez Stock : des textes brefs (souvent des nouvelles), des fragments qui sont en équilibre entre une grande attention à la nature et l’évocation des émotions de cet âge qu’on a baptisé du néologisme de « enfadolescence ».

Maures évoque ainsi des étés passés au camping avec les grands-parents au bord de la Méditerranée. Berlandis évoque ces moments avec nostalgie, bien sûr, Grand-Père n’est plus là et on ne plonge plus des rochers pour épater les filles. Mais c’est aussi un texte tout à fait solaire, ces moments-là brûlent toujours en lui et l’éclairent de l’intérieur. Et si ce livre est si touchant, c’est bien entendu qu’on a tous vécu ces étés-là, avec 20 ans de plus ou 20 ans de moins, et qu’ « on a tous dans le cœur une petite fille oubliée… »

BERLANDIS, Sébastien : Maures (Stock, 2016)

 

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Publié le 15 Mars 2024

15/03/2024 : 15/ Le pitch

*Que sait-on de ce qu'on écrit ? Que peut-on en dire ? Vaste abîme. Cependant, un roman présente un avantage par rapport à - par exemple - la poésie : on peut en détailler l'intrigue - il y en a toujours une, aussi minime soit-elle, ne serait-elle que dans le désir d’écrire de l'auteur. [Je retire ce que je viens de dire de la poésie : c'est aussi une intrigante.] Va donc pour l'intrigue. Certains sites d'éditeurs qui proposent des formulaires d'inscription de manuscrits pré-casés demandent de limiter le résumé à 200 signes (!). "Un jeune homme, originaire des Açores, débarque en France au chevet de son frère accidenté". Stop, on va dépasser. Et on n'a rien dit - rien d'intéressant, qui éveille l'intérêt, non ? Réaction plus que probable : "Et alors ?,". Et alors, "il est accueilli par les amis de son frère" (là, on a envie de se lâcher : "des individualités fortes") "qui se retrouvent dans une maison d'éclusier pour (tenter de) rester dehors du fracas du monde". Bon, c'est mieux. Mais insuffisant : on voudrait dire l'importance de chacun de ces amis, ce qui les a amenés dans ce désir de retrait,. Que ce sont des individualités, sans doute, mais pas des individualistes : ils ont tous un métier, des engagements, qui ont à voir avec le partage (tiens, ça je le découvre à l'instant). Ils ne fuient pas le monde, ils le tiennent à l'écart pour le supporter (aux deux sens du mot, bien sûr). Voilà, c'est ce qu'on a voulu y mettre dans ce fichu roman, c'est ce qu'on a voulu faire : une histoire de fraternité, de solidarité. Et là, on doit poser la question : messieurs-dames les éditeurs, messieurs-dames les lecteurs, est-ce qu'on s'est fait entendre ? Est-ce que j'ai réussi ? Vaste abîme.

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Publié le 9 Mars 2024

Dan Franck entend ici régler son compte à un épisode de sa vie qu’il a tenu secret pendant quasi 40 ans et a ressurgi par la mauvaise grâce de Wikipédia : sa relativement brève (40 jours, tout de même) incarcération à la prison de la Santé et la trace qu’elle a laissé en lui. Tout part d’un appartement qu’il sous-louait alors au vague cousin d’un ami d’enfance et d’adolescence et qui s’est retrouvé servir de base logistique au mouvement anarcho-terroriste Action Directe, suite qui plus est à un braquage mortel. D’inspecteur en juge d’instruction, Dan Franck triche un peu, il cherche à préserver son ami, ici dénommé « le Garçon », et il s’enferre dans ses petits mensonges dont il comprend trop tard qu’ils sont éventés avant qu’il ne les profère. Au jeu du chat et de la souris, la souris gagne rarement.

Nous avons là, bien sûr, la version de l’accusé, qui ne peut être qu’impartiale, aussi objectif qu’il se croie, si longtemps après. Oui, le Garçon s’était vanté de ses braquages, mais c’était un hâbleur… Oui, il avait plusieurs fois reçu Rouillan et Ménigon, les meneurs d’A.D., mais il les connaissait sous le nom de Robert et Nadine (ou autre)… C’était pour lui qui était trop jeune en 68 l’occasion d’en perpétuer l’ambiance : la porte toujours ouverte, les copains des copains (et copines) qui entrent et sortent… Peut-être ne fouille-t-il pas assez sur ce désir de frisson que lui, l’apprenti romancier, recherchait à fréquenter des hors-la-loi, ce délicieux parfum de compromission et tout simplement d’aventure – le côté diantrement romanesque de tout ça. Qui débouche aujourd’hui sur ce presque roman dont, s’il n’est qu’une chose à retenir, on gardera le témoignage de la marque indélébile que laisse dans la vie d’un homme le passage par la case prison.

FRANCK, Dan : L’arrestation (Grasset, 2023)

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Publié le 9 Mars 2024

Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne), berceau de Pierre Perret et du CAC, l’équipe de rugby de la ville. Le corps de son joueur-vedette est repêché dans le canal latéral à la Garonne. Suicide, accident – ou meurtre ? La découverte chez lui d’argent sale amène sur l’enquête la capitaine Philomène Garcia, du SRPJ de Toulouse. De fausse piste en fausse piste, dans la plus pure tradition du polar à la française, dans une de ces campagnes où le conservatisme du milieu rural est confronté à l’extension du trafic de drogues, elle et son équipe avanceront jusqu’au dénouement inattendu.

Pour son septième roman noir, l’ancien commandant de police Patrick Nieto s’est adjoint le concours du spécialiste de rugby Roland Bringay. Grâce à lui les passionnés retrouveront avec plaisir les hautes valeurs physiques et morales de l’Ovalie, et les ignorants pénétreront les vestiaires de cette discipline, « sport de voyous joué par des gentlemen », selon le célèbre adage.

NIETO, Patrick & BRINGAY, Roland : Du noir chez les Rouge-et-Blanc (Cairn, 2023)

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Publié le 9 Mars 2024

05/003/2024 : 14/ Au pied du mur

*Les corrections achevées, voici le le plus désagréable des moments, auprès duquel les affres de la création sont roupies de sansonnets : l'envoi aux éditeurs. Noyé dans le flot continu des manuscrits il y a peu de chances - environ aucune - que le vôtre soit distingué sur sa seule qualité littéraire. D'ailleurs, angoissez-vous, en a-t-il une ? L'auteur est bien entendu le plus mal placé pour juger son œuvre, lui demander de la défendre est d'une cruauté sadique. Pourquoi se retrouve-t-il tout seul devant le jury ? Les pires criminels ont droit à un avocat, seraient-ils plus méritants que lui ?

*J'en étais là de mes cogitations quand un de ces hasards objectifs chers aux surréalistes et qui, pour peu qu'on y soit attentif, hantent nos journées me fait lire ce texte de Ananda Devi au sujet de Sylvia Plath (Sylvia P., éditions Bruno Doucey, p.172-173) que je recopie tellement il est raccord avec mon propos :

"Honte du paraître. De se démener comme une gentille marionnette pour parler d'écriture quand [c'est] l'écriture qui est faite pour parler d'elle-même. Honte de ce sourire vide qui dément les horreurs du monde. Honte du mensonge de ce soi-disant spectacle, qui ne rime à rien d'autre qu'au narcissisme de l'époque. Vivre pour raconter, dit Garcia Marquez. Mais désormais, il faut aussi se mettre en scène, raconter pour être et parler pour exister, et à un moment donné les limites se fondent, les barrières tombent, on ne sait plus si les écrivains doivent écrire ou parler, parler en écrivant, écrire comme s'ils parlaient, et tout cela se mélange dans un beau fouillis, et les secrets deviennent de riches veines à exploiter."

*S'il en est besoin une preuve, le formulaire d'inscription d'un grand éditeur spécifie de soigner la présentation de l'auteur qui entre pour 40% dans le choix du manuscrit (c'est moi qui souligne, bien sûr).

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Publié le 4 Mars 2024

L’auteur : Guillaume de Fonclare est né à Pau en 1968 et deux dates suffisent à sa biographie : à 10 ans, en 1978, il perd son père (« J’en ai gardé certainement, écrit-il, une capacité à lire et à déchiffrer certaines émotions, que j’essaye de restituer aujourd’hui. ») ; en 2004 il apprend qu’il est atteint d’une maladie génétique qui le paralyse petit à petit. Ses trois premiers livres se font l’écho de son expérience personnelle. Dans ma peau, en 2006, met en relation sa situation et la vie, les souffrances, des soldats de 14-18. Il est alors directeur de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, poste auquel l’a préparé sa maîtrise d’Histoire, il a donc en main les témoignages de ceux qui ont vécu ces jours, ces semaines, ces mois épouvantables. En 2013, Dans tes pas évoque le suicide de son meilleur ami sur son lieu de travail, une autre approche de la souffrance intolérable. Dernier volet de cette trilogie, Joe (2014), sur le poète paralysé Joe Bousquet, établit un parallèle entre son propre handicap et celui du cloîtré de Carcassonne.

 

Le livre : Garbo n’est pas une biographie de Greta. Il faut être un passionné d’histoire contemporaine pour savoir qui était l’autre Garbo, bien qu’il soit déjà paru une biographie de ce personnage. Et quel personnage ! Né à Barcelone sous le nom de Juan Pujol Garcia, il est le parangon des agents doubles. Si on ne connait pas son nom, ses noms, on a forcément entendu parler de son action la plus frappante : avoir fait croire aux Allemands que le débarquement de juin 1944 se ferait dans le Pas-de-Calais, et que celui de Normandie n’était qu’une diversion… L’opération Fortitude, pour les initiés et les lecteurs de Larry Collins (sans Lapierre).

Ce qui intéresse Guillaume de Fonclare dans le destin de cet homme, c’est sa place dans l’Histoire certes, mais plus encore de comprendre le cheminement interne qui l’a amené à faire ce qu’il a fait, et qui est assez complexe. Il semblerait que Garbo, ou Pujol comme il s’appelait encore alors, ait accumulé les mauvais choix, avec la bonne conscience obstinée du pacifiste, de celui qui ne veut pas tuer : plutôt républicain il s’engage aux côtés des franquistes pendant la Guerre d’Espagne, de même qu’antinazi convaincu il s’enrôle dans les services secrets allemands… Qu’il va, c’est entendu, noyauter depuis l’Angleterre en inventant un réseau de vingt-quatre informateurs (on dirait aujourd’hui qu’il a créé leurs légendes) qu’il va faire vivre avec le brio d’un grand acteur – ce qui lui vaudra son nom de code : Garbo.

Fonclare a imaginé le testament que cet homme vieillissant aurait pu écrire à son petit-fils. C’est la limite, voulue, de ce livre : le style indirect de la confession fait de cette épopée une succession de fourvoiements et d’atermoiements. Mais c’est aussi sa force : montrer comment un individu malhabile peut-être poussé par le vent de l’Histoire vers un destin exceptionnel.

FONCLARE, Guillaume de : Garbo (Stock, 2017)

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