Publié le 19 Janvier 2024

BONNEFOY, Miguel : Sucre noir (Rivages, 2017)

Une histoire de pirates, ça plait toujours, ça réveille en nous des îles au trésor. Voici celle du capitaine Henry Morgan dont le navire jadis fut projeté par une tempête d’apocalypse en pleine forêt vierge, tout en haut des arbres. Très vite la végétation tropicale avala le bateau, ses occupants, le capitaine Morgan et son trésor.

« Trois siècles plus tard, un village s’installa là où le bateau avait disparu. » Là commence la saga de la famille Otero, fermiers dont la fille Serena convertit un chasseur de trésors de passage aux joies du couple et de l’agriculture. Ils adoptent Eva Fuego la bien nommée, enfant sauvée des flammes d’un brûlis de canne à sucre. Celle-ci, à qui le feu a forgé un tempérament d’acier, fait entrer la communauté dans l’ère industrielle : champs, raffinerie, distillerie, elle règne farouchement sur un empire.

Mais le trésor de Henry Morgan rend fou ceux qui l’approchent…

Ce roman bref – à peine plus de 200 pages -, s’il confirme que trop d’argent ne fait pas le bonheur, vaut avant tout par son écriture qui contient dans sa limpidité et sa simplicité toutes les exubérances : celle de la nature luxuriante, celle des passions humaines et celle de l’imagination foisonnante de l’auteur.

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Publié le 19 Janvier 2024

BESSON, Philippe : Arrête avec tes mensonges (Julliard, 2017)

Prologue : alors qu’il est interviewé dans le hall d’un hôtel bordelais, Philippe Besson croit reconnaître dans la foule le visage inchangé d’un garçon qu’il a aimé au temps du lycée.

Dans une bonne première moitié du livre il nous raconte cet amour-là, la difficulté de le vivre alors et en ce lieu : dans les années 70 à Barbezieux. « Ça n’existe pas Barbezieux… C’est en Charente ». Il y a entre l’auteur et Thomas dès le premier instant toute l’attirance et toute la différence qui feront la force et la brièveté de leur histoire. Philippe est fils d’instituteurs, Thomas de paysans. Dès le premier rendez-vous, à la question « Pourquoi moi ? » il répond : « Parce que tu partiras et que nous resterons ». Ce n’est pas une prophétie, c’est une évidence.

La seconde moitié du livre, pour le coup plus courte, nous dit ce qu’est devenu Thomas, par la voix de celui qui lui ressemble tellement.

« Arrête avec tes mensonges » répétait sa mère à Philippe Besson qui avait par trop tendance à inventer sa propre réalité. Ici, il affirme dire pour la première fois la vérité. Si tel est le cas, la vie lui a offert un scénario incroyable qui peut le dispenser d’enjoliver… Vrai ou pas, c’est de toute façon sa manière de transcender cette histoire par son écriture qui emporte l’adhésion. On a envie de noter sur un petit carnet ses phrases qui sonnent comme des poèmes ou comme des aphorismes : «  J’ai déjà compris que le désir est visible », par exemple.

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Publié le 19 Janvier 2024

Si Léa danse, si elle s’exténue à danser, c’est pour maîtriser son corps, le brider, le contraindre – ce corps dont elle a si peur, dont elle a peur surtout qu’il appartienne à un homme. Pourtant elle aime Bruno, mais sans doute le quittera-t-elle comme les autres, par incapacité à se partager.

En contrepoint de son histoire, une autre nous est racontée : celle de Romilda, adolescente prostituée aux soldats par son amant français en 1940, dans Naples en guerre.

Appelée par sa mère dans la maison de son enfance, Léa devra affronter une double tempête : celle de l’océan déchaîné qui menace de tout emporter, et celle de la confession de sa mère, Romilda. Et c’est lavée de son secret familial qu’elle pourra enfin retrouver son équilibre.

L’écriture dense, les phrases courtes et nerveuses, donnent à ce roman la puissance d’un aveu. Le livre refermé, ces deux femmes sont définitivement entrées dans nos vies. Elles l’éclairent. « Aimer, c’est juste accorder la lumière à la solitude. Et c’est immense. »

BENAMEUR, Jeanne : Laver les ombres (Actes Sud, 2008)

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Publié le 19 Janvier 2024

Clément, la quarantaine pacifique, exerce la profession d'architecte à Toulouse. Son seul souci : sa fille, Anna, vient de faire une seconde tentative de suicide, suite à un viol jamais élucidé.

Un mauvais matin, son univers s'écroule : sa femme le trompe avec son ami et associé. Abandonnant boulot et maison, le voici errant dans la ville au volant de son camping-car, sa coquille d’escargot. Dans un quartier mal famé, où il avait traité dans le temps une affaire douteuse, il se fait braquer par un jeune homme. Et le roman bascule dans le policier, voire le roman noir.

Clément se lie d'amitié avec des jeunes SDF, menacés dans leur squat par des punks violents et un promoteur sans scrupules. En voulant les aider, il va peu à peu découvrir des liens avec le viol de sa fille...

Le suspense rebondit sans cesse dans ce polar bien ficelé, oscillant de tendresse à violence, écrit par un poète. La ville de Toulouse, et notamment le toujours romanesque port de l'Embouchure, occupe une place importante dans cette quête d’un père en mal de réparation.

Avertissement : il est dangereux d'exhumer le cadavre du placard !

            « C'est toujours la même histoire avec les mots, il faut les remplir de sang et d’angoisse pour qu’ils prennent du poids. Je vais devoir m’y faire : j'ai atteint ce moment de la vie où l’on commence sérieusement à les lester.

Et Anna, quel poids leur donne-t-elle, avec seulement ses vingt ans pour les nourrir ? Je le sais : ils restent bloqués au fond d’elle. Comme des pierres. »

BAGLIN, Michel : La balade de l'escargot (Pascal Galodé éditeurs)

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Publié le 19 Janvier 2024

 « Le maître de la forme brève » est de retour. Il s’est même, pour notre plus grande joie, dédoublé, endossant les habits élimés d’Anthelme Bonnard, une forte gueule, un peu Père Peinard, un peu Ribouldingue – et beaucoup Autin-Grenier, tout de même.

Nous sommes dans un monde à peine futur, déjà terriblement présent, où les interdictions édictées par la Police du peuple font florès : interdit de jouer de la musique dans les rues, de posséder un couteau suisse avec tire-bouchon, de lire en public, etc…, dans un monde qui s’enlise dans ses propres déchets.

Plus que jamais ici, l’humour est la politesse du désespoir. Il faut toute la précision  –disons-le : toute la beauté – de la langue d’Autin-Grenier, qui jongle avec les registres, du savant à l’argotique, qui toujours case le mot juste à la bonne place, pour que la hargne ne finisse pas par se détester elle-même et qu’il reste assez d’espoir en l’homme pour s’en faire une cocarde. Voilà qui est fort et bousculant comme un café arrosé à huit plombes du mat’.

AUTIN-GRENIER, Pierre : C’est tous les jours comme ça (Finitude, 2010)

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Publié le 19 Janvier 2024

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Le titre est extrait d’une citation de Jules Vallès : « Le murmure de cette révolution qui passe tranquille et belle comme une rivière bleue ».

Avant qu’elle ne soit rouge, cette rivière, deux mois plus tard. N’anticipons pas.

Michèle Audin nous parle de la Commune de Paris, 1871. Sa démarche s’apparente à celle d’Eric Vuillard, dans 14 juillet notamment : elle a compilé tout ce qui a été écrit, livres, journaux, témoignages, pendant et après la Commune pour en extraire une œuvre littéraire. Car c’est bien de littérature qu’il s’agit : pour le souligner elle s’abrite derrière un narrateur masculin, rat de bibliothèque et marcheur presque infatigable. Il assure les allers-retours entre le passé et le présent, sait établir des « correspondances » qui se souviennent  de la Révolution française, de 1848 et anticipent la guerre d’Algérie (qu’il est impossible d’oublier quand on s’appelle Audin).

On n’attendra pas de Michèle Audin un récit linéaire des évènements : mathématicienne, membre de l’Oulipo, elle use et abuse des procédés, des contraintes. Entre autres, la nouvelle en trois lignes, hommage à Félix Fénéon. La randonnée topographique pour rendre compte de la Semaine sanglante, la dernière. L’énumération souvent, la combinaison pour décrire les changements de partenaires dans un bal populaire. L’anachronisme, quand le narrateur est pris sous son aile par Lissagaray. L’ordre alphabétique, comme à l’appel du matin, pour suivre le destin postérieur des personnages.

Et des personnages il y en a des dizaines, inventés ou attestés –et à ceux-là rien n’interdit de leur prêter des trajets et des amours fictifs. L’essentiel est de rendre la formidable impulsion de la révolte, la liesse qui s’empare du peuple transporté par le rêve révolutionnaire. Le maître mot du roman de Michèle Audin est bien la joie, à qui elle consacre trois chapitres au début du roman. Et à la fin, quand les Versaillais de Monsieur Thiers auront rétabli la chape d’ordre sur Paris (à quel prix : 6 000 morts ? 30 000 ? Peu importe, n’est-ce pas bien trop, bien assez pour teindre de leur sang la rivière bleue), à la fin, s’il reste quelque chose qu’on ne pourra pas prendre à ceux qui ont vécu ces semaines, c’est bien le souvenir de cette joie.

AUDIN, Michèle : Comme une rivière bleue (L’arbalète/Gallimard, 2017)

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Publié le 19 Janvier 2024

Ces chroniques ont été diffusées jusqu’en juillet 2017 sur les ondes de CFM-Montauban, sous la haute bienveillance de Rémy Torroella. Les notes écrites après 2017 sont datées en fin d’article.

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Publié le 19 Janvier 2024

Que se passe-t-il après la rédaction d'un roman ? Des scrupules, des regrets, des envois, des réponses - ou pas. Ce journal, commencé fin 2019, interrompu durant l'écriture de la deuxième version de Rester dehors - et l'épisode Covid, repris en janvier 2024 au moment de retenter l'aventure de la publication,  voudrait se faire l'écho de ce chemin cahoteux.

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Publié dans #Rester dehors

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