Jean-Louis Clarac : La rumeur le fracas
Publié le 23 Janvier 2026
« Nous marchons… » : ce pluriel de partage introduit les quatre parties du recueil et le texte qui le conclut, il nous implique dans cette marche. Le long de l’espace que les vagues couvrent et découvrent, déjà exploré (Laisses brisées et Laisses levées, Encres Vives 2003 et 2005), Jean-Louis Clarac s’immerge, nous immerge, dans la rumeur et le fracas, les deux pôles entre lesquels se fait entendre ce monde littoral. « Le son donne le ton/Le mot viendra après ». La sensation précède le sens.
D’abord naturaliste, ingénieur du son, le poète écoute les éléments, module l’intensité de ses perceptions, cherche dans la rumeur ce qui se souvient du fracas et dans le fracas ce qui annonce la rumeur, comme on tourne le bouton d’une radio pour surprendre une confidence ou modérer un hurlement. Alors on entend le vent et l’arbre : « […] le vent/Est le délire bruyant de l’arbre/Soûlé par sa puissance ». Puis comme on lit l’histoire de nos faillites dans les objets échoués, du tesson d’amphore au plastique –ce que Clarac désigne d’un néologisme puissant : les trésordures-, on entend dans la mer l’écho tragique de notre temps. Car « Dans n’importe quelle infime partie du monde/Le monde est en son entier », intuition physicienne qui se confirme plus loin : « Monde vertigineusement fractal ». De quoi nous parle donc la mer aujourd’hui ? Bien entendu : de « Ceux qui sont en mer/Entre vivants et morts/Ni vivants ni morts », nous dit le poète-philosophe, ceux qui naufragent parce qu’ils ont pris les lueurs de l’incendie où nous brûlons pour un phare. « La Grande Bleue/N’est pas immense/Elle a la taille des vivants/Qui s’y perdent ». Où alors, éternel dilemme, se place la poésie si nous sommes rendus « Au point de naufrage » ? Entre la rumeur du remords et le fracas de la colère ? Entre l’horreur indicible et l’insaisissable merveille de l’instant ? Le poète n’est pas là pour répondre. Il roule et déroule ses phrases, il les polit comme la mer amène les galets à la perfection de l’ove, à l’énigme du sable, il les sculpte avec la précision de vocabulaire que ses lecteurs lui connaissent, son désir d’épure. Et s’il ne restait que cela : le chant d’un oiseau, « Une bribe de parole fraternelle […]/Une accroche d’amitié perçant/Son armure/Un éclat d’amour luisant/Dans la grisaille », s’il ne restait que cela ce serait comme la promesse d’un matin nouveau.
Jean-Louis Clarac : La rumeur le fracas , Jacques André éditeur, 2023, 92 p. 14€
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