Publié le 21 Février 2024
L’auteur : Si je devais n’amener qu’un livre sur une île déserte, je choisirai sans hésiter les Derniers poèmes d’amour de Paul Éluard.
Parlons tout d’abord du reproche majeur qu’on peut lui faire : son appartenance au Parti Communiste Français – et son Ode à Staline. Sa génération, qui a eu 20 ans durant la Grande Boucherie de 14-18, qui a dynamité le monde des arts et des lettres avec le dadaïsme et le surréalisme, a voulu transporter sa révolte dans le champ politique. Elle l’a fait et s’est trompée. Nous, nous ne nous sommes pas trompés : nous n’avons rien fait. Cette confiance mal placée a été celle de Neruda au Chili, Yannis Ritsos en Grèce, Miguel Hernandez en Espagne, Nazim Hikmet en Turquie, en France Aragon, Guillevic, et donc Éluard – excusez-moi du peu.
Mais oublions la polémique. Là où Éluard à mon goût se place au-dessus de tous, c’est dans les poèmes d’amour. N’oublions pas que Liberté, son poème sans doute le plus connu, a d’abord été écrit pour une femme. Pour lui l’homme – l’individu de sexe masculin – n’existe pas, l’être humain c’est l’hermaphrodite de Platon, cette créature moitié-homme moitié-femme, autrement dit le couple, les deux moitiés d’orange qui font l’orange entière. Seul, on n’existe qu’à moitié, comme le Vicomte pourfendu, d’Italo Calvino. Et, on revient par un autre chemin à l’engagement politique, ce couple ne peut être que nourri par la révolte, la volonté commune de changer le monde : « Si nous le voulions, il n’y aurait que des merveilles » écrit Éluard. Cette volonté, c’est à nous de la vouloir, même après la pire épreuve, la perte de l’être aimé.
À la mort de Nush, sa seconde femme, il écrit ce poème bouleversant de concision et de douleur :
28 novembre 1946
Nous ne vieillirons pas ensemble
Voici le jour
En trop : le temps déborde
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.
À quoi répond, quelques années plus tard, après sa rencontre avec Dominique, sa troisième épouse :
Tu es venue j’étais très triste et j’ai dit oui
C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde
Petite fille je t’aimais comme un garçon
Ne peut aimer que son enfance.
Et c’est cela Éluard : l’émerveillement devant la vie.
Le livre : Il s'agit là d'un livre retrouvé. En 1943, Paul Éluard doit quitter Paris et il se réfugie à l'asile public de Saint-Alban, en Lozère. C'est un lieu novateur où sous l'impulsion de deux psychiatres, Lucien Bonnafé et François Tosquelles, se développe une thérapie plus humaine, basée entre autres sur le travail et les contacts entre internés et villageois – ce qui sauvera la communauté pendant la guerre, alors qu'il est bon de rappeler que 20 000 des 40 000 aliénés enfermés en France sont littéralement morts de faim à cette époque.
Éluard écrit plusieurs poèmes sur les pensionnaires de Saint-Alban, dont ce recueil, Souvenirs de la maison des fous, qui paraît en 1946, tiré à 786 exemplaires, illustré de portraits d'aliénés réalisés par son futur gendre, Gérard Vulliany, qui a aussi séjourné à Saint-Alban peu après Éluard.
Cet ouvrage est réédité aujourd'hui sous l'enseigne symbolique des éditions Seghers. C'est bien entendu un beau livre – et c'est surtout extraordinairement émouvant.
ÉLUARD, Paul : Souvenirs de la maison des fous (Seghers, 2012)
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